Le monstre de Kersidan

Situation suggérée par Zolan Biron-Sire:
Dini le plongeur, nage en pleine mer avec son fidèle ami Fanai.

Comme chaque fin d’après-midi cet été, Dini le plongeur, rejoint son fidèle ami Fanai qui l’attend sur la plage de Kersidan. Dès que Dini a enfilé sa combinaison, et ajusté son masque et son tuba, les deux garçons s’élancent en riant du côté du rivage.

Ils nagent vers le large, en direction de l’île Verte, quand Fanai s’étonne à la vue d’un étrange rocher, à quelques brasses devant eux. D’ordinaire, aucun îlot n’affleure à cet endroit, pas même durant les grandes marées, lorsque la mer descend si bas que certains reliefs habituellement cachés, émergent tout à coup.

Après avoir alerté son ami, le garçon s’approche du rocher pour en faire le tour. Il cherche ensuite à l’escalader, seulement, sa surface craquelée est si glissante que Dini doit le pousser pour l’aider à grimper à son sommet. L’endroit, peu étendu, est étrangement désert. Pas un coquillage ne s’y est accroché, pas un animal n’y a laissé la moindre trace. Seules quelques algues s’effilochent ici et là.

Alors que Dini s’apprête à monter à son tour, les deux amis sentent une vibration les secouer avec une intensité qui s’accentue rapidement. Fanai est soulevé par un mouvement inexpliqué qui l’entraîne vers le ciel tandis que Dini est repoussé au loin avec une telle violence qu’il s’enfonce quelques mètres sous la mer. Lorsqu’il sort la tête de l’eau, il n’en croit pas ses yeux. Son ami, terrifié, lui fait de grands signes, perché sur la tête d’une créature extraordinaire. L’animal, gigantesque, fixe Dini de son regard brillant de colère, tandis que derrière ses ouïes fumantes s’agite nerveusement une nageoire hérissée de piquants. Il se penche de plus en plus près, observant Dini, sans se soucier de Fanai, assis à califourchon sur son crâne, qui s’agrippe à ses écailles pour ne pas tomber.

Dini est terrorisé, pourtant son esprit est parcouru de scénarios de combats plus fous les uns que les autres qui lui permettraient de terrasser la bête. Alors qu’il envisage de se jeter dans une bataille perdue d’avance, il entrevoit une vague lueur dans les yeux de l’animal. Tandis qu’il jette un œil vers son ami, il voit ce dernier griffer la tête du monstre. Il lui crie alors de le gratter derrière les ouïes et constate que la gueule de la bête se détend. Il perçoit également un ronronnement de plus en plus net. Comme Fanai gratte avec beaucoup d’application, la créature se retourne brusquement sur le dos, le projetant encore plus loin que ne l’a été Dini. Elle se roule dans l’eau, en éclaboussant tout autour d’elle.

Après un moment d’hésitation, les deux amis nagent vers l’animal pour aller lui gratter le ventre, comme on le ferait avec un chat. Assourdis par les ronronnements puissants, Dini et Fanai échangent un regard complice, impatients de connaître la réaction des membres de leurs familles quand ils leur raconteront cette formidable aventure !

Chacun ses goûts

Situation proposée par Louisa Biron-Sire:
Louna et Emilie participent au concours du meilleur gâteau du village.

Emilie et Louna n’avaient pas imaginé qu’il serait si difficile de se mettre d’accord sur une recette lorsqu’elles s’étaient inscrites au concours du meilleur gâteau du village. Voilà déjà deux heures qu’elles se creusent la tête, le nez dans les livres de cuisine, sans rien trouver qui leur convienne. Elles sont si absorbées par leurs recherches, qu’elles ne remarquent pas le chat Rayonyon, lorsqu’il grimpe sur la table pour s’y installer. Seulement, quand il leur propose sa recette de cake chocolat-sardines, les deux fillettes sursautent. Elles dévisagent le chat, puis se regardent. Une fois la surprise passée, elles le remercient chaleureusement, mais déclinent son offre, en retenant une moue de dégoût.

– Vous avez tort, c’est excellent! S’exclame Rayonyon, un peu vexé.

Le chat hausse les épaules puis se roule en boule tout contre Emilie. Alors que Louna, découragée, soupire bruyamment, un pinson posé sur le rebord de la fenêtre, se racle la gorge pour attirer leur attention. Louna, Emilie et le chat, se tournent vers lui d’un seul mouvement. C’est alors qu’il leur dit :

– Si vous voulez mon avis, vous ferez un malheur avec une crème brulée aux vers de terre.

Rayonyon, dressé sur ses pattes, près à bondir sur l’oiseau, est retenu par la main de Louna, qui répond gentiment à l’oiseau :

– Merci beaucoup pour cette merveilleuse suggestion, mais je ne crois pas que le village soit prêt pour une telle originalité.

– Non, poursuit Emilie, il nous faut une recette un peu plus classique…

– Moi, je sais, intervient Gaspard, le frère de Louna, en entrant dans la cuisine. Je sais ! Vous pourriez faire une pièce montée en glace à la fraise. Une gigantesque pièce montée de glace ! Trois mètres de haut ! Je vous aide, si vous voulez.

Les deux filles lui sourient. Elles adorent l’idée, seulement, ce serait bien trop périlleux de présenter une glace le jour du concours. Elle risquerait de fondre à vue d’oeil. Et puis, les fraises du jardin ne sont pas encore tout à fait mûres.

– Par contre, dit Tante Annette en passant la tête par la fenêtre, tout à côté du pinson, les cerises de votre Grand-Père sont magnifiques ! Surtout, il connaît une recette de Charlotte savoureuse.

– Parfait ! Allons lui demander ! S’écrient Emilie et Louna en cœur, tandis que Rayonyon s’approche dangereusement du pinson, qui préfère s’envoler.

Ainsi, grâce aux précieux conseils de Grand-Père, la meilleure Charlotte aux cerises de Kercaudan sera cuisinée dans la bonne humeur. Mais n’oublions pas l’aide inestimable qu’apportera le chat Rayonyon, passé maître dans l’art du dénoyautage des cerises.

Les méduses

De violentes rafales de pluie venues s’écraser contre les vitres, m’ont réveillée en sursaut aux alentours de 5h du matin. Trempée de sueur, suffoquant dans la moiteur de la pièce, je me suis pourtant félicitée d’avoir fermé toutes les fenêtres pour empêcher les moustiques d’entrer la veille au soir. Au moins, je nous avais évité une inondation. Je me suis levée sans bruit, pour ne pas réveiller Paul qui ronflait paisiblement. J’ai enfilé son t-shirt qui traînait par terre. En traversant le salon, je me suis aperçue que des éclairs zébraient le ciel, suffisamment loin pour qu’aucun coup de tonnerre ne nous parvienne. Je me suis attardée quelques minutes, fascinée par le spectacle, mais l’atmosphère était tellement irrespirable que j’ai dû sortir de ma contemplation pour me diriger vers la porte d’entrée. Après l’avoir entrouverte prudemment, j’ai été soulagée de constater que la marquise qui surmonte la porte avait ménagé un abri suffisant pour que je puisse laissé ouvert en grand, le temps d’aérer un peu. Je me suis glissée à l’extérieur et j’ai passé un long moment à regarder la pluie tomber. Le ciel était indescriptible, agité de masses sombres s’entrechoquant. C’était un plaisir que de frisonner dans la fraîcheur de la nuit, après ces longues journées caniculaires. Quand la pluie s’est calmée, je suis rentrée. L’air était toujours irrespirable, mais j’avais encore sommeil. J’ai ouvert la fenêtre de la cuisine qui donne sur l’évier. Je suis passée par la salle de bain, pour me rafraîchir le visage, seulement quand je me suis vue dans le miroir, j’ai eu peur. C’était bien la peine d’avoir dormi dans une cocotte minute. J’avais trois gigantesques marques rouges sur le front et deux dans le cou. Alors que je ne les avais pas senties jusqu’à présent, elles m’ont démangée presque immédiatement. Je me suis examinée minutieusement, pour découvrir une dizaine d’autres piqures. J’ai attrapé l’huile essentielle de lavande pour en badigeonner chacune d’elles afin d’apaiser les démangeaisons.

Le reste de la nuit n’a pas été très agréable. J’ai alterné des temps de lecture et de somnolence agitée. Une piqure que je n’avais pas remarquée lors de mon inspection me gênait terriblement, mais je n’avais pas le courage de me relever pour aller chercher la lavande. Évidemment, j’ai fini par me rendormir, mais au moment où je dormais le plus profondément, Paul s’est levé. Malgré toutes ses précautions, la porte a grincé lugubrement lorsqu’il a voulu la refermer. Je me suis levée, résignée, épuisée. Nous avons tout ouvert, mais la chaleur accumulée à l’intérieur restait accrochée aux murs. J’ai regardé Paul, qui a hoché la tête sans que j’ai besoin de dire quoi que ce soit. Je l’ai laissé devant son petit déjeuner pour courir jusqu’à l’appentis, attraper mon vélo, un sac de plage sous le bras. Je me suis détendue au contact du sable sous mes pieds. Après m’être déshabillée en désordre tellement j’étais impatiente, je me suis précipitée vers le rivage. J’ai fait quelques pas dans l’eau, dont la fraîcheur m’a saisie. Alors que j’avançais, en m’aspergeant les bras, j’ai vu la première me passer devant, puis comme je balayais le fond du regard, une autre, puis deux, puis tout un tas de méduses qui allaient et venaient autour de moi. Je n’ai pas eu d’autre choix que de sortir de l’eau. J’allais remonter vers mes affaires, contrariée, quand j’ai senti le bouton que j’avais sur l’omoplate me picoter. J’ai serré les poings et puis j’en ai eu assez. Je me suis retournée et j’ai couru aussi vite que j’ai pu jusqu’à l’eau, puis dans l’eau, avant de me mettre à nager avidement. Je crois que j’ai réussi à faire abstraction des méduses durant quelques mouvements de brasse qui ont été merveilleusement délassants, seulement, lorsque je me suis décidée à regagner la plage, je n’ai plus vu qu’elles. Je me suis lancée dans un slalom absurde. Je pense que j’ai eu de la chance, je ne… Ah, le téléphone. Où est-il ? Punaise !…. Allô ? Oui ? Allô ! Oui ! Comment vas-tu ?… Oui, très bien, merci. Oui, oui, tout est parfait. On en profite au maximum.

L’étape

Dans le dernier virage, Marie est déséquilibrée par une voiture qui la frôle à grande vitesse. Machinalement, elle redresse la tête, pour apercevoir fugacement le visage de la passagère, dont les traits irréguliers la surprennent. Ces quelques secondes d’inattention la contraignent à redoubler d’efforts pour rétablir son allure en puisant dans des réserves qu’elle imaginait avoir épuisées depuis longtemps. Les derniers coups de pédales qui l’emmènent jusqu’au col lui arrachent de petits cris de douleur. Pourtant, au moment où le vélo s’engage dans le replat, la tension qui bridait ses muscles s’évanouit instantanément. Elle continue à pédaler mécaniquement, sans plus reconnaître les sensations qui parcourent ses jambes. Lorsqu’elle parvient au panneau qui indique les 1709 m d’altitude qu’elle a réussi à atteindre, après 2h de montée, elle a une vague hésitation. Ce n’est que lorsqu’elle commence à vaciller, qu’elle se décide à poser un pied par terre. Un peu hébétée, elle observe autour d’elle ce va-et-vient de vélos, motos, voitures, piétons, brebis, vaches, chevaux… Elle reconnaît la femme au visage marqué qui traverse la route un peu plus loin, trottinant derrière son mari. Il frôle à nouveau Marie, sans même lui accorder un regard, tandis que sa femme esquisse un sourire timide en passant à sa hauteur. Ils se dirigent d’un pas décidé vers 3 vélos de plus de deux mètres de haut qui s’élèvent dans l’herbe. Au moment où l’homme sort son appareil photo et cherche le meilleur angle pour son cliché, deux enfants accourent pour grimper sur les cadres, peints aux couleurs de maillots du Tour de France. L’homme à l’appareil regarde sa femme, ahuri, avant de se tourner vers la mère qui s’approche lentement. Visiblement contrarié et sûr de son droit, il demande sèchement à ce que les enfants s’éloignent, le temps qu’il prenne sa photo. La mère appelle les petits, qui ne rechignent pas, tandis que l’homme commente, tout de même, sa photo… Sa femme murmure un merci à l’attention de la jeune femme, qui sonne comme des excuses. Les enfants rient. Marie s’attarde un long moment à suivre leurs silhouettes qui s’éloignent sur un sentier, loin devant celles de leurs parents. Quand ils disparaissent derrière un mamelon rocheux, elle parcourt les crêtes du regard. Elle inspire profondément, pour s’imprégner de l’immensité qui l’entoure.