La fanfare

d’après les mots: fourchette – peintre – lanterne – tambour – coffre, obtenus d’un générateur aléatoire de mots

Grami pousse les petits pois à coups de fourchette jusqu’au bord de son assiette. Alors qu’il s’applique à en faire tomber quelques-uns sur la toile cirée, il redresse la tête pour s’assurer que ses parents n’ont rien vu. Quand Belléna, sa mère, lui demande de ne pas jouer avec la nourriture, il soupire bruyamment. Comme les repas sont longs et ennuyeux depuis que la paix avec les humains a été signée et que les ogres ne mangent plus d’enfants. Finis les rôtis, les côtelettes, les petits pieds dodus passés à la broche. Les lardons et les blancs de poulet ne font pas illusion une seconde. Et comme les journées sont mornes, elles aussi. Ses parents, chasseurs célèbres dans tout le pays, on été forcés de se reconvertir pour devenir peintres en bâtiment, tandis que lui est contraint de préparer les couleurs. Quelle tristesse !

Astor, le père de Grami, lui fait signe de finir son repas d’un mouvement de tête désabusé. Résigné, le petit ogre s’apprête à avaler une fourchetée de pois quand il aperçoit par la fenêtre la lueur d’une lanterne. Alors que l’on frappe à la porte, sa mère sursaute et manque de renverser le verre de jus de grenouilles qu’elle tient à la main. Remise de sa surprise, elle se lève pour aller ouvrir.

L’ogresse découvre alors une petite fille tout habillée de vert, encadrée par deux garçons vêtus entièrement l’un de violet, l’autre de orange. Chacun porte un grand sac sur le dos assorti à ses vêtements. Les enfants fixent Belléna, les yeux remplis d’espoir.

Bonjour madame, nous sommes navrés de vous déranger à une heure si tardive, seulement nous sommes perdus et nous désespérons de retrouver notre chemin un jour, explique la petite fille.

C’est vrai, confirment les deux garçons en hochant la tête avec énergie.

Un épais silence s’abat sur la pièce. Astor se lève en faisant un clin d’œil lourd de sous-entendus à son fils. Il propose alors aux petits d’entrer pour s’installer à table avec eux.

Vous avez l’air affamants, dit-il avant de se reprendre en gloussant, affamés.

Belléna lui adresse une grimace furieuse puis pousse les enfants vers la table pendant que Grami se précipite vers le placard pour leur sortir des couverts.

Tandis que ces invités inattendus dévorent leurs assiettes en serrant les cuillères de leurs doigts potelés, l’appétit des ogres se réveille et l’on entend très distinctement leurs ventres gargouiller bruyamment. La bouche pleine, les enfants racontent qu’ils se sont égarés après une halte à quelques pas de là, sans se soucier de ces bruits étranges. Ils expliquent avec beaucoup de détails que leurs efforts pour retrouver leurs parents sont restés vains, mais qu’ils doivent absolument les rejoindre avant le lendemain soir.

Nous appartenons à une famille de musiciens qui forment une fanfare, précise la petite fille. Nous parcourons le monde de ville en ville. Mes frères jouent du tuba, et moi du tambour. Nous allons malheureusement rater la répétition de ce soir, mais nous ne pouvons absolument pas manquer l’ouverture du Grand festival des fanfares qui débute demain.

C’est tout à fait ça, approuvent les garçons en chœur.

Vous ne parviendrez pas à vous orienter dans la forêt à cette heure-ci, il fait trop noir pour des étrangers. Passez la nuit ici, nous vous aiderons demain à retrouver les vôtres.

Séduit par l’évocation des instruments de musique, Grami est alarmé par la proposition de son père qui cache certainement un plan fatal pour les enfants. Il le soupçonne de… Non, c’est impensable. Dans le doute, il préfère pourtant les éloigner et il s’empresse de leur proposer de le suivre dans sa salle de jeux pour répéter leurs morceaux.

Vous pourrez peut-être me les apprendre. Je joue de la trompette, de la clarinette, du hautbois et de tout un tas d’autres instruments.

– Avec plaisir, s’exclament les trois enfants à l’unisson.

Après quelques couacs, fausses notes et mauvais départs, un air festif s’élève dans la maison. Grami, tout en soufflant dans sa trompette, réalise que la paix n’est pas si absurde et qu’il y a vraiment du bon chez ces enfants. Emportés par le rythme de la musique, Astor et Belléna dansent au milieu du salon, en chantant à tue-tête. Les enfants qui les entendent de l’étage, doivent avouer qu’ils ont du coffre.

La nuit se perd dans ce tourbillon. Au petit matin seulement, Grami entraîne ses nouveaux amis au dehors, tandis que ses parents endormis debout l’un contre l’autre, ronflent à pleins poumons. Connaissant la forêt comme sa poche, le petit ogre guide la fratrie jusqu’au village qui accueille le Grand festival. Les retrouvailles sont incroyablement bruyantes, chaque membre de la famille entamant un morceau de sa composition pour exprimer sa joie. Au moment où Grami veux les quitter, la petite fille le retient pour lui arracher la promesse de revenir le soir même, jouer avec eux.

C’est ainsi qu’est née la première fanfare mixte, ogres-humains, qui depuis parcourt le monde de ville en ville, sans jamais rater l’ouverture du Grand festival des fanfares.

La tribu

d’après les mots, alibiinfinihuttepluieperles, obtenus d’un générateur aléatoire de mots trouvé sur internet

Penché à la fenêtre, il balaie distraitement du regard les devantures fermées. Le boucher vient de disparaître au coin de la rue, tandis que la garagiste attend sur le trottoir que son nouvel amoureux arrive, perché sur une improbable mobylette customisée.

A la recherche d’un alibi crédible pour échapper à un nouveau week-end chez Martin, Pierre ne parvient pas à se concentrer. Son esprit flâne d’une considération à l’autre, jusqu’à butter sur l’infinie complexité des relations humaines.

Comment se décommander au dernier moment sans les froisser ? Pourquoi, finalement, ne pas y aller ? Il les aime bien, seulement il s’imagine déjà la cohue d’enfants dévalant les escaliers aux premières heures du jour, débordant d’une énergie qu’il doute de ressentir à nouveau un jour. De familles recomposées en gardes alternées, une fois par mois, Bertille et Martin se trouvent à la tête d’une fratrie par alliance de six filles et cinq garçons. Prétextant une superstition maladive, Martin s’assure chaque fois de la présence d’au moins un invité pour qu’ils ne soient pas 13 à table. Cependant, Pierre le soupçonne de chercher en réalité des soutiens face à cette troupe facétieuse. Très régulièrement, l’invitation tombe sur lui et il l’accepte généralement avec un enthousiasme mêlé de crainte. Il est attaché à cette tribu hétéroclite et se plie volontiers à ses excès qui pourtant ne manquent jamais de l’épuiser. Cette fois, il aimerait s’épargner le tourbillon de demandes incontournables : on joue au basket ?, tu peux réparer mes patins ?, on monte la hutte dans le jardin ?

Pierre se tourne dans le salon puis il se dirige lentement vers la cuisine pour se servir un verre d’eau. Il se souvient de la dernière fois où les plus grands ont voulu démonter la hutte faite d’un ramassis de planches, de branches et de morceaux de tissus dépareillés, pour la reconstruire dans la salle de jeux. Il s’était débattu âprement, effrayé par l’ampleur de la tâche, seulement il avait dû admettre qu’elle prenait l’eau de toutes parts. La pluie annoncée pour le dimanche les obligeaient à agir, et vite, s’ils ne voulaient pas perdre les aménagements intérieurs auxquels ils tenaient tant. Face à l’évier, ravivant l’image des enfants le couvrant de hourras au moment de sa capitulation, il abandonne une nouvelle fois. Il s’avance vers le vestibule pour enfiler sa veste, puis attrape son sac, prêt depuis des heures. Tant pis, en route pour les parties interminables de 7 familles, les origamis ratés et les ateliers de fabrication de colliers de perles.

Les rois

Tout a commencé bêtement. Paul, après avoir remarqué une tache sombre sur la tranche de sa part, a discrètement échangé les assiettes. Il pensait Mélanie accaparée par une conversation avec sa cousine, seulement son geste ne lui a pas échappé. Elle s’est assombrie brusquement, agacée par les yeux ronds qu’il lui opposait, semblant s’étonner de sa grimace de réprobation. Il a alors tourné la tête vers Malo, leur fils, en espérant enrayer définitivement le conflit qui s’annonçait. Mélanie et Paul sont rarement en accord sur l’éducation de leurs enfants, pourtant la plupart du temps, ils parviennent à temporiser lorsqu’ils ne sont pas seuls. Ils règlent probablement leurs comptes sur les trajets de retour chez eux et on imagine facilement l’ambiance tantôt houleuse, tantôt froidement silencieuse qui règne dans la voiture.

Pourtant cette fois, on ne sait pas trop pourquoi, l’agacement de Mélanie est davantage palpable. Il suffit d’un nouveau regard, suivi d’un haussement d’épaule de Paul pour qu’elle craque :

J’espère que tu n’as pas fait ce que je pense que tu as fait ? Dis-moi que je me trompe, s’il te plaît ?

Face au silence pétrifié de Paul, qui se propage rapidement à l’ensemble des convives, elle poursuit, les joues empourprées :

Dis-moi que ta part te semblait trop grosse et que tu l’as échangée pour une dont la taille te semblait plus raisonnable parce que… Je ne sais pas. Parce que tu fais attention à ton poids, à ton cholestérol, ou encore parce que tu n’aimes pas la frangipane. N’importe quoi, mais trouve une excuse acceptable. Dis-moi que tu as fait l’échange avec ton fils parce que son assiette était la plus proche de la tienne. Invente, s’il le faut.

Alors qu’elle reprend son souffle, Paul tente une négociation en lançant un Calme toi, ce n’est pas si grave, qui ne fait qu’envenimer la situation. Mélanie s’emporte de plus belle.

Me calmer ? Tu plaisantes ? Tu es pathétique. Ton fils à 11 ans, Paul ! Ce qui n’est pas si grave, c’est qu’il n’ait pas la fève. Tu vas me faire le plaisir de reprendre ton…

Avant qu’elle termine sa phrase, Mamie Janique, qui n’a pas perdu une miette de la conversation sans pour autant oublier le contenu de son assiette, brandit fièrement un morceau de porcelaine entre le pouce et l’index, en s’écriant, comme on sifflerait la fin du match :

C’est moi la reine !