Un poulet de retard

(d’après des libertés prises par le correcteur automatique du téléphone de Cécile Avranche)

Quand je lis sur l’écran, Maurice, on va avoir un poulet de retard, mon premier réflexe est de penser que ce message ne m’est pas adressé. La réplique, digne d’un vieux polar, m’intrigue cependant, venant de cet expéditeur en particulier. Nous sommes suffisamment intimes pour que je sois persuadée qu’il n’est assez proche d’aucun Maurice pour s’adresser à lui dans des termes si familiers, voire énigmatiques. Cédant alors à une impulsion, je tape en réponse sur le clavier, Quel dommage Jacqueline, moi qui avais deux dindons d’avance, doublant un point d’exclamation de points de suspension en grand nombre.

Amusée par ce soudain élan, je ne peux cependant pas me laisser distraire plus longtemps. Je me plonge sans tarder dans la lecture du dossier que je venais à peine d’ouvrir au moment où mon téléphone s’était mis à vibrer bruyamment contre ma tasse de café. Seulement, au bout de quelques paragraphes, je dois me résoudre à admettre que les mots qui s’alignent sur la page ne font aucun sens. Je feuillette alors le dossier, piochant çà et là une phrase au hasard dans l’espoir d’en trouver une un tant soit peu cohérente. Malheureusement, rien à faire. Alors même que la grammaire est respectée, les verbes s’accordant avec les sujets, les propositions s’enchaînant à grand renfort de conjonctions, les mots semblent posés les uns à la suite des autres sans délivrer de message intelligible. Prise d’un début de panique, je rabats violemment la couverture sur le dossier avant de le repousser jusqu’au bord de mon bureau. C’est alors que le titre m’apparaît soudain comme une suite de chiffres et de symboles alambiqués. Les mains moites et tremblantes, j’ouvre à nouveau le document pour constater que les pages sont à présent couvertes d’une succession de tirets et de points serrés, rappelant le morse, code pour lequel je n’ai aucune clé de déchiffrage. Il n’en faut pas plus pour que je perde mon sang-froid. Terrifiée, je quitte mon bureau après avoir renversé mon siège sur le sol, sans prendre le temps d’attraper quoi que ce soit, pas même mon téléphone, surtout pas mon téléphone dont les vibrations reprennent alors que je passe la porte. Il est possible que je bouscule un collègue ou deux en me précipitant dans le couloir, mais je ne saurais en être certaine. Comme j’aperçois une femme, que je ne reconnais pas, postée bien droite devant l’ascenseur, je décide de prendre les escaliers. Quand essoufflée, après avoir dévalé cinq étages en courant, je lève la tête sur le bloc lumineux qui surplombe la porte pour y déchiffrer incrédule Sortie de secours, je suis prise d’un terrible doute. Je décide alors, pour un temps au moins, de m’asseoir sur une marche, en gardant les yeux rivés sur ce message au sens duquel je peux me raccrocher. Dans quel espoir ? Je n’en ai pas la moindre idée.

Antipodes

Comme souvent, je faisais les cent pas sur le trottoir en attendant le bus. Cependant d’ordinaire, j’ai moins d’avance et brusquement ces allers-retours sur un si petit carré de bitume en sont venus à me taper sur les nerfs. Je n’ai jamais aimé attendre, c’est certain, seulement cet agacement soudain m’a semblé excessif. Je me suis alors promis d’y réfléchir, mais plus tard, ne me sentant pas en état de prendre le recul nécessaire à ce moment précis.

Pourtant, après quelques pas supplémentaires, j’ai tout de même décidé de cesser mes gesticulations et d’attendre résolument sans plus bouger, les pieds bien alignés, plantés au sol. Je ne les quittais pas des yeux quand j’ai pensé à mes orteils, collés en rangs dans mes bottes et l’image m’est apparue, comme si j’avais pu voir à travers le plastique et le tissu de mes chaussettes. Puis mon regard est allé se cogner contre le trottoir gris.

Subitement, alors que ça n’était jamais arrivé, peut-être prise dans l’élan de cette vision transperçante, je me suis surprise à me demander ce qu’il pouvait bien y avoir là, sous mes pieds, à l’autre bout de la terre. Si on l’a traversait sans jamais dévier, franchissant son centre et débouchant à nouveau à l’air libre de l’autre côté, aux antipodes est le mot juste, que découvrirait-on? Qui découvrirait-on? Comme je n’ai pas un très grand sens de l’orientation, je dois avouer que j’ai pensé que cette question était trop grande pour moi. Mais il était trop tard, mon esprit était déjà en route et tentait de recourber le planisphère qui s’était spontanément présenté à lui pour tenter de visualiser une région qui pourrait correspondre. Intuitivement, peut-être en raison de vielles connaissances perdues de vue, je pensais à l’océan indien, pourquoi pas l’Australie. Je m’imaginais, à cet seconde, une autre comme moi, sentant confusément un appel, s’arrêtant un instant pour regarder le sol, et m’imaginer en retour. Je la pensais frôlée par des piétons pressés, contrariés par cet arrêt brutal dans leur marche vers telle ou telle activité qui ne pouvait pas attendre. Puis je m’amusais de mon égocentrisme qui en faisait une citadine me ressemblant, alors qu’elle ou encore il, pouvait vivre à flanc de montage, quelque part dans le désert ou encore dans le Bush. Enfin, je réalisais que le décalage horaire rendait ces scénarios plus qu’improbables, et que ces autres quelques soient leurs lieux d’existence, se contentaient au mieux de me rêver, profitant d’une agréable nuit étoilée, ou non.

Vous rigolerez si vous voulez, mais j’ai vérifié. J’ai même été étonnée de pouvoir le faire avec une très grande précision, grâce à des personnes qui ayant réfléchi à cette question bien avant moi ont eu l’idée de créer un outil très utile qui permet en quelques secondes d’obtenir la réponse. Et il se trouve que je n’étais pas si loin, à ceci près que mon antipode tombe à quelques kilomètres au sud-est de l’Australie, en plein océan, au large des côtes de la Nouvelle-Zélande. J’avoue être très déconcertée, mais que d’une certaine façon, penser à cet autre qui devient ainsi cachalot parcourant un océan dont j’ignore tout, ouvre des perspectives qui m’inspirent une certaine humilité.

Ici, s’ouvre la version jeunesse des Sorties de cadres, textes portés par les contraintes d’écriture que vous pouvez m’adresser par mail, à l’adresse: mb@traitpourtrait.org, en indiquant votre prénom et votre nom.

Je vous propose de choisir un des trois types de contraintes qui suivent :
– vous m’envoyez une première phrase par laquelle je devrai débuter le texte, et une seconde par laquelle je serai tenue de le terminer.
ou
– vous me donnez 5 mots, que je devrai placer, dans l’ordre, au fil du récit.
ou
– vous me proposez deux prénoms et une situation de départ (exemple: Julie et Adèle sont dans un bateau, perdues au large)

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La cacophonie

d’après les mots poulpe – nez – mince – poivre -pot obtenus d’un générateur aléatoire de mots sur internet, teintés de deux anecdotes d’éternuement et d’aboiement

J’imagine que comme moi, vous avez déjà entendu toutes sortes d’histoires ahurissantes. Il est même possible que nous en connaissions certaines qui se ressemblent beaucoup. Cependant, comme c’est la première fois que je vis une telle aventure, je ne résiste pas au plaisir de vous la raconter.

Rien d’extraordinaire ce jour-là, un ciel bleu, pas plus pas moins que celui des jours précédents. Quelques nuages peut-être, de-ci de-là, laissaient entrevoir un changement imminent de temps, mais rien d’alarmant. Non, vraiment, rien de particulier. Si, tout de même, sans que cela ait une influence directe sur ce qui va suivre, je dois préciser que nous avions mangé du poulpe le midi, ce qui n’était jamais arrivé auparavant et que j’ai d’ailleurs trouvé très désagréable. Toutes ces petites ventouses alignées le long des tentacules qui s’agrippent aux papilles gustatives dans le furieux espoir d’en réchapper, quelle affreuse expérience ! Si j’avais été plus attentive, ça m’aurait mis la puce à l’oreille.

Oui, j’aurais dû me méfier. Au lieu de cela, je suis sortie sans prendre garde, pour parcourir les rues jusqu’au parc. J’errais, le nez au vent, sans me soucier de rien, quand un affreux aboiement est soudain venu me tirer de ma rêverie. Surprise par ce manque de savoir vivre, je me suis tournée dans tous les sens à la recherche du responsable. Vous me croirez si vous voulez, car je suis d’accord avec vous, ça n’arrive jamais, je n’ai pas vu un chien, pas un seul, pas même un tout petit minus riquiqui chien-chien aux alentours. Intriguée, je n’ai pas voulu en démordre. J’ai continué mon tour d’horizon, disons plutôt mes tours d’horizon. Sans aucun doute, ils auraient fini par me donner le tournis si je n’avais pas été arrêtée par cette vision saisissante d’une grande femme sans âge soulevant ses longs doigts minces pour les placer devant sa bouche au moment d’éternuer, vous l’aurez deviné : un aboiement.

Vous n’imaginez pas à quel point cela a été perturbant. Pourtant, après trois aboiements supplémentaires, la plaisanterie a cessé comme elle avait commencé. Je n’ai donc pas voulu trop m’en faire. J’avais finalement une sorte d’explication dont je pouvais me satisfaire. Seulement, une question m’empêchait de reprendre ma promenade en oubliant cet étrange événement. Je me demandais si cette femme aux cheveux poivre et sel parlait chien, comme elle éternuait chien, ou si elle ne faisait qu’éternuer chien et continuait à parler humain. Comme je voulais en avoir le cœur net, je me suis approchée d’elle d’un pas décidé, cherchant une question anodine mais pertinente à lui poser de manière à obtenir ma réponse. C’est à ce moment, tenez-vous bien, qu’un chien, un énorme chien est entré dans le parc en se précipitant vers la femme. Il s’est arrêté net à ses pieds, a posé sur sa chaussure la balle qu’il tenait dans la gueule et l’a regardée d’un air idiot en aboyant, vous n’allez pas me croire : un coin-coin de canard.

Je dois avouer que ça en a été trop pour moi. J’ai rapidement décidé de ne pas chercher à en savoir plus de peur d’en perdre les pédales. Je me suis mise à courir sans réfléchir et c’est ce qui m’a amenée à foncer droit dans un énorme pot de faïence dans lequel ne poussait que des mauvaises herbes. Quand il m’a répondu « de rien » alors que je m’excusais distraitement de l’avoir dérangé, j’ai paniqué. J’ai repris ma course dans un grand désordre et c’est avec soulagement que j’ai claqué la porte de la maison derrière moi, accueillie par le ronronnement rassurant d’Aradon, le chat de la famille.

Comme une baleine dans le pied

Je ne me souviens pas de ce qui me pousse à me pencher par la fenêtre du quatorzième étage. Il n’y a peut-être aucune raison particulière si ce n’est le besoin de prendre un peu l’air. Après coup, on pourrait pourtant imaginer que ce sont ces sortes d’échos de sonar si caractéristiques qui m’ont attirée. Seulement, j’ignore si c’est possible car je ne m’y connais pas assez et dans le doute, je préfère ne pas répandre d’ineptie. Quand j’aperçois cette masse immense échouée sur le trottoir, à moins d’un mètre des poubelles, je reconnais immédiatement la baleine à bosse que j’ai vue sauter hors de l’eau quelques heures plus tôt dans une vidéo qui m’alertait, à juste titre, sur la dégradation préoccupante de l’état des océans.

Tandis que je m’inquiète de voir l’animal côtoyer des détritus éparpillés à proximité des containers, je prends conscience de ses efforts pour s’élever dans un saut désespéré. Le sol ne lui offre malheureusement pas le ressort nécessaire et le cétacé s’abat avec lourdeur sur le bitume, alors que je l’avais vu survoler les flots avec tant de grâce si peu de temps auparavant.

Cela m’amène soudain à réaliser que ma baleine à bosse n’est pas du tout dans son élément et qu’elle risque d’en mourir. Sans tenir compte une seule seconde des quarantes tonnes que certains spécimens peuvent atteindre, je m’interroge sur les moyens de la secourir pour envisager sérieusement des solutions qui me permettraient de la transporter jusqu’au fleuve coulant à deux pas de là. Cela me semble une chance à saisir car c’est ce que l’on pourrait appeler une autoroute pour l’océan. Le seul point qui m’arrête concernant ce plan, c’est un doute colossal sur les chances de survie en eau douce d’une baleine. Oui, on est parfois aveuglé par des questions accessoires.

Je dois avouer que ça me navre, mais quand je rentre la tête dans l’appartement, je me sens soulagée. Loin des yeux, loin du cœur, je dois être forte et reprendre le cours de mon existence. Il est trop tard, que voulez-vous ?, comme dit mon oncle. Seulement, vous êtes comme moi, vous n’êtes pas dupes, n’est-ce pas ? Vous l’entendez.

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L’évasion

d’après les mots: furieux – valse – observatoire – prisonnier – prothèse auditive, obtenus d’un générateur aléatoire de mots

Albert s’obstine à ne pas comprendre les regards furieux que lui lance Mme Lemieux, aussitôt relayés par des gesticulations qu’il ignore également. Quand elle écarte les bras pour lui barrer le passage, il hausse les épaules et tente de la contourner par la gauche. Elle se jette alors dans cette direction, tandis qu’il bifurque à nouveau pour l’éviter et la dépasser par l’autre côté. Déconcertée par cette valse saugrenue, Mme Lemieux abandonne la partie pour se précipiter sur le bouton d’alerte, fiché en hauteur dans le mur afin d’éviter les déclenchements malencontreux.

Imperturbable, Albert poursuit sa lente progression vers le hall vitré sans s’émouvoir de l’effroyable sonnerie qui envahit l’aile du bâtiment. Seulement, quand il atteint les portes coulissantes, un large sourire aux lèvres, il est rattrapé par deux infirmiers affublés de casques anti-bruits fluorescents qui l’attrapent chacun par un bras pour l’escorter jusqu’à sa chambre.

Jules, accroupi sur son fauteuil, la tête enfoncée dans les épaules, suit du coin de l’oeil le va et vient qui accompagne le retour de son colocataire. La directrice et les deux infirmiers se relaient, comme sur une scène de théâtre qu’il faudrait occuper coûte que coûte. De son observatoire, Jules s’assure qu’à la première occasion, Albert recrache les calmants que le plus grand des infirmiers l’a obligé à avaler. Au moment où le vieil homme bat des paupières en feignant de s’assoupir, Mme Lemieux passe la tête par la porte. Elle fait signe au soignant de quitter la pièce et ferme derrière lui, en prenant soin de verrouiller à double tour.

Depuis qu’il est prisonnier de cet établissement, Jules n’a qu’une idée en tête, et il a trouvé en Albert le complice idéal. Ils ont passé des heures à échafauder des plans plus invraisemblables les uns que les autres pour finalement s’inspirer de la mésaventure d’un résident d’un autre service qu’un aide soignant leur avait racontée, amusé par ce qu’il appelait l’évasion du siècle. Ils en sont à la partie du scénario où le vieux est ramené dans sa chambre, neutralisé par une dose de somnifère censée mettre un terme à l’aventure. Mais les deux hommes ont envisagé une toute autre fin.

Jules saute de son perchoir et avance lentement vers la porte, à l’affut de bruits suspects. Satisfait du calme qui règne dans le couloir, il s’approche du lit d’Albert qui trésaille quand il lui touche le bras. Désorienté, le fugitif fronce les sourcils en se concentrant sur ce que lui dit son ami. Le voyant pointer les index sur ses oreilles, il comprend rapidement et rallume ses prothèses auditives.

– Alors ? On les a eus ?, s’inquiète Albert.

Sans répondre, Jules s’approche de la fenêtre, et tire sur le battant déjà entrouvert.

– Sans aucun doute ! Comme prévu, l’alarme étant déjà déclenchée, ça a couvert l’ouverture de la fenêtre. Je n’ai eu qu’à couper l’alimentation du détecteur. Et hop. A nous la liberté !

De travers

Tous les jours, on se réveille dans ce monde qui va de travers. Sachant ça, parce qu’il est impossible de l’ignorer, on se lève et on fait tout pour avancer le plus droit possible. Alors ça ne va pas sans mal, on butte forcément sur une aberration, une injustice, voire un crime. Il arrive souvent que l’on se blesse, parfois ce n’est qu’une égratignure mais ça peut quelquefois s’avérer bien pire.

Et pourtant on repart, les lèvres pincées, se disant que rien ne va plus. Puis on secoue la tête, et revenu de tout, on se penche pour regarder pousser les fleurs, parce que c’est d’une infinie poésie, parce que dans une tige et cinq pétales se nichent les mystères de l’univers. On n’est pas dupe, loin de là, mais comme il faut bien vivre, on se console comme on peut.

Et on pourrait y croire, on voudrait y croire jusqu’à ce que cet imbécile, peu importe lequel, il y en a toujours un, vienne tout piétiner parce que c’est la faute des fleurs, la faute des autres et no futur, il y a que moi qui dit qui est. Et alors quoi? On serait tenté par une sortie de route, traverser sans regarder pour aller lui dire, droit dans le nez ce que l’on pense de lui. Laisser monter le ton, pour une fois. Vouloir lui crever les yeux, pourquoi pas? Avant de se rendre compte que même si on l’a pris le pied sur les pâquerettes, tout ne peut pas être sa faute. Mais alors quoi ? Qui tire les ficelles ? Lui ou elle, toi, moi, nous? Et eux, alors ?

Là, on respire un grand coup et on se dit qu’on n’a pas les épaules assez larges. Ça non, il ne manquerait plus que l’on soit les dindons de la farce. Mais quand même, on n’a pas l’esprit tranquille pour autant et on sent qu’il reste un petit doute bien accroché au fond du crâne. Est-ce qu’à force de marcher si droit, on ne serait pas passé à côté de quelque chose ? Alors on hésite, on retourne ça dans tous les sens et on se dit qu’il faudrait sûrement prendre le temps de regarder en arrière pour chercher ce qu’on a raté en chemin. Ces on ne sait quoi, qui ont tout mis à l’envers.

Les comptes

Alors qu’elle lève la main vers la plus haute rangée de l’étagère, Jane sent une profonde lassitude s’emparer d’elle. Ses doigts courent pourtant sur les tranches des cahiers, guidés par l’habitude. Mars, avril… Ah, le voilà. Juin : relevé des attitudes. Jane tire le cahier bleu à elle pour le poser sur la table du salon. Après l’avoir ouvert, elle note d’une écriture fine et régulière:

Mercredi 3 février
Anecdote, ligne 7 entre Égalité et Ville au bois, 17h35. Un jeune homme me bouscule au moment d’entrer dans le bus. Je l’arrête pour l’empêcher de poursuivre son chemin comme si de rien n’était. Il me toise et retirant son écouteur de l’oreille me gratifie d’un “quoi?” excédé. Là, je ne sais pas ce qui me prend, au lieu de lui expliquer simplement ce que je lui reproche, je l’informe très aimablement qu’il a une tache dans le dos. Je suggère qu’il s’est appuyé contre un mur fraîchement repeint. Je le laisse là, se contorsionnant pour tenter de vérifier l’étendue des prétendus dégâts.

Jane relit ces quelques phrases, perplexe, avant de tracer un court trait horizontal au milieu de la page. Puis elle inscrit rapidement :

Insultes diverses
11 « tu, il(s), elle(s), ça, me casse(s.nt) les couilles »
5 « enculé »
13 « fils de pute »
9 « ta mère » dans divers situations
5 « ta sœur » sans contextes particuliers

Troublée à nouveau par l’acharnement dont sont victimes les mères et les sœurs, Jane referme le cahier bleu d’un geste agacé. Après l’avoir replacé, elle s’empare du rouge pour y inscrire le compte des emballages abandonnés qu’elle a remarqués au cours de la journée. Elle les classe par grandes catégories, carton, papier, métal, détritus alimentaires… Renonçant à compléter les graphiques de la semaine, Jane se lève pour ouvrir la fenêtre et respirer l’air frais. Elle consulte alors sa montre et réalise que l’heure des informations approche. Se rasseyant, elle repousse de la main le cahier rouge et attrape précipitamment une feuille de brouillon avant d’allumer son poste de radio. Quand la voix du journaliste résonne dans la pièce, elle écrit sous la dictée :
1 ministre interpellé pour malversations
5 avions de combat vendus à l’étranger
1,6 milliard de m3 de déchets nucléaires entreposés ou stockés sur 950 sites en France

La fanfare

d’après les mots: fourchette – peintre – lanterne – tambour – coffre, obtenus d’un générateur aléatoire de mots

Grami pousse les petits pois à coups de fourchette jusqu’au bord de son assiette. Alors qu’il s’applique à en faire tomber quelques-uns sur la toile cirée, il redresse la tête pour s’assurer que ses parents n’ont rien vu. Quand Belléna, sa mère, lui demande de ne pas jouer avec la nourriture, il soupire bruyamment. Comme les repas sont longs et ennuyeux depuis que la paix avec les humains a été signée et que les ogres ne mangent plus d’enfants. Finis les rôtis, les côtelettes, les petits pieds dodus passés à la broche. Les lardons et les blancs de poulet ne font pas illusion une seconde. Et comme les journées sont mornes, elles aussi. Ses parents, chasseurs célèbres dans tout le pays, on été forcés de se reconvertir pour devenir peintres en bâtiment, tandis que lui est contraint de préparer les couleurs. Quelle tristesse !

Astor, le père de Grami, lui fait signe de finir son repas d’un mouvement de tête désabusé. Résigné, le petit ogre s’apprête à avaler une fourchetée de pois quand il aperçoit par la fenêtre la lueur d’une lanterne. Alors que l’on frappe à la porte, sa mère sursaute et manque de renverser le verre de jus de grenouilles qu’elle tient à la main. Remise de sa surprise, elle se lève pour aller ouvrir.

L’ogresse découvre alors une petite fille tout habillée de vert, encadrée par deux garçons vêtus entièrement l’un de violet, l’autre de orange. Chacun porte un grand sac sur le dos assorti à ses vêtements. Les enfants fixent Belléna, les yeux remplis d’espoir.

Bonjour madame, nous sommes navrés de vous déranger à une heure si tardive, seulement nous sommes perdus et nous désespérons de retrouver notre chemin un jour, explique la petite fille.

C’est vrai, confirment les deux garçons en hochant la tête avec énergie.

Un épais silence s’abat sur la pièce. Astor se lève en faisant un clin d’œil lourd de sous-entendus à son fils. Il propose alors aux petits d’entrer pour s’installer à table avec eux.

Vous avez l’air affamants, dit-il avant de se reprendre en gloussant, affamés.

Belléna lui adresse une grimace furieuse puis pousse les enfants vers la table pendant que Grami se précipite vers le placard pour leur sortir des couverts.

Tandis que ces invités inattendus dévorent leurs assiettes en serrant les cuillères de leurs doigts potelés, l’appétit des ogres se réveille et l’on entend très distinctement leurs ventres gargouiller bruyamment. La bouche pleine, les enfants racontent qu’ils se sont égarés après une halte à quelques pas de là, sans se soucier de ces bruits étranges. Ils expliquent avec beaucoup de détails que leurs efforts pour retrouver leurs parents sont restés vains, mais qu’ils doivent absolument les rejoindre avant le lendemain soir.

Nous appartenons à une famille de musiciens qui forment une fanfare, précise la petite fille. Nous parcourons le monde de ville en ville. Mes frères jouent du tuba, et moi du tambour. Nous allons malheureusement rater la répétition de ce soir, mais nous ne pouvons absolument pas manquer l’ouverture du Grand festival des fanfares qui débute demain.

C’est tout à fait ça, approuvent les garçons en chœur.

Vous ne parviendrez pas à vous orienter dans la forêt à cette heure-ci, il fait trop noir pour des étrangers. Passez la nuit ici, nous vous aiderons demain à retrouver les vôtres.

Séduit par l’évocation des instruments de musique, Grami est alarmé par la proposition de son père qui cache certainement un plan fatal pour les enfants. Il le soupçonne de… Non, c’est impensable. Dans le doute, il préfère pourtant les éloigner et il s’empresse de leur proposer de le suivre dans sa salle de jeux pour répéter leurs morceaux.

Vous pourrez peut-être me les apprendre. Je joue de la trompette, de la clarinette, du hautbois et de tout un tas d’autres instruments.

– Avec plaisir, s’exclament les trois enfants à l’unisson.

Après quelques couacs, fausses notes et mauvais départs, un air festif s’élève dans la maison. Grami, tout en soufflant dans sa trompette, réalise que la paix n’est pas si absurde et qu’il y a vraiment du bon chez ces enfants. Emportés par le rythme de la musique, Astor et Belléna dansent au milieu du salon, en chantant à tue-tête. Les enfants qui les entendent de l’étage, doivent avouer qu’ils ont du coffre.

La nuit se perd dans ce tourbillon. Au petit matin seulement, Grami entraîne ses nouveaux amis au dehors, tandis que ses parents endormis debout l’un contre l’autre, ronflent à pleins poumons. Connaissant la forêt comme sa poche, le petit ogre guide la fratrie jusqu’au village qui accueille le Grand festival. Les retrouvailles sont incroyablement bruyantes, chaque membre de la famille entamant un morceau de sa composition pour exprimer sa joie. Au moment où Grami veux les quitter, la petite fille le retient pour lui arracher la promesse de revenir le soir même, jouer avec eux.

C’est ainsi qu’est née la première fanfare mixte, ogres-humains, qui depuis parcourt le monde de ville en ville, sans jamais rater l’ouverture du Grand festival des fanfares.