Les rois

Tout a commencé bêtement. Paul, après avoir remarqué une tache sombre sur la tranche de sa part, a discrètement échangé les assiettes. Il pensait Mélanie accaparée par une conversation avec sa cousine, seulement son geste ne lui a pas échappé. Elle s’est assombrie brusquement, agacée par les yeux ronds qu’il lui opposait, semblant s’étonner de sa grimace de réprobation. Il a alors tourné la tête vers Malo, leur fils, en espérant enrayer définitivement le conflit qui s’annonçait. Mélanie et Paul sont rarement en accord sur l’éducation de leurs enfants, pourtant la plupart du temps, ils parviennent à temporiser lorsqu’ils ne sont pas seuls. Ils règlent probablement leurs comptes sur les trajets de retour chez eux et on imagine facilement l’ambiance tantôt houleuse, tantôt froidement silencieuse qui règne dans la voiture.

Pourtant cette fois, on ne sait pas trop pourquoi, l’agacement de Mélanie est davantage palpable. Il suffit d’un nouveau regard, suivi d’un haussement d’épaule de Paul pour qu’elle craque :

J’espère que tu n’as pas fait ce que je pense que tu as fait ? Dis-moi que je me trompe, s’il te plaît ?

Face au silence pétrifié de Paul, qui se propage rapidement à l’ensemble des convives, elle poursuit, les joues empourprées :

Dis-moi que ta part te semblait trop grosse et que tu l’as échangée pour une dont la taille te semblait plus raisonnable parce que… Je ne sais pas. Parce que tu fais attention à ton poids, à ton cholestérol, ou encore parce que tu n’aimes pas la frangipane. N’importe quoi, mais trouve une excuse acceptable. Dis-moi que tu as fait l’échange avec ton fils parce que son assiette était la plus proche de la tienne. Invente, s’il le faut.

Alors qu’elle reprend son souffle, Paul tente une négociation en lançant un Calme toi, ce n’est pas si grave, qui ne fait qu’envenimer la situation. Mélanie s’emporte de plus belle.

Me calmer ? Tu plaisantes ? Tu es pathétique. Ton fils à 11 ans, Paul ! Ce qui n’est pas si grave, c’est qu’il n’ait pas la fève. Tu vas me faire le plaisir de reprendre ton…

Avant qu’elle termine sa phrase, Mamie Janique, qui n’a pas perdu une miette de la conversation sans pour autant oublier le contenu de son assiette, brandit fièrement un morceau de porcelaine entre le pouce et l’index, en s’écriant, comme on sifflerait la fin du match :

C’est moi la reine !

Le rendez-vous

Armand Duchemin gravit la volée de marches qui le conduit à la porte massive du bâtiment abritant l’Organisation. Il lui faut un moment avant de trouver la sonnette, qu’il actionne avec énergie. Il doit alors pousser la lourde porte qui s’est entrebâillée dans un affreux grincement. Comme le couloir sombre auquel il accède ne lui laisse pas d’autre choix, il s’y enfonce d’un pas alerte. Après quelques minutes, il s’étonne de n’avoir rencontré aucune issue. Hésitant, Armand Duchemin consulte sa montre puis décide d’accélérer le pas pour finalement passer la porte A sur sa gauche, puis la B et la B bis sur sa droite, et ainsi de suite. Il tire une convocation de sa poche pour y vérifier avec soulagement qu’il est attendu bureau H.

Sans que le couloir ne dévie une seule fois de sa ligne droite, Armand Duchemin atteint la porte qu’il recherche et y frappe avec vigueur. Une voix forte et autoritaire l’invite à entrer. L’antichambre dans laquelle il pénètre n’est pas plus large que le couloir qu’il quitte. Le bureau encombré de piles de dossiers vertigineuses et d’un ordinateur poussiéreux, en occupe la majeure partie. Placé en biais, il masque partiellement la porte qui mène au cabinet du professeur. L’allure de la femme qui tape sans discontinuer sur son clavier, le surprend, car à sa voix, il ne l’aurait pas imaginée si petite. Quand elle lève la tête de l’écran, le regard qui le transperce le fait instantanément se sentir coupable. Il ignore quelle faute il a pu commettre, mais il comprend intuitivement qu’il a dérogé à une règle majeure, quelle qu’elle soit.

– Vous êtes en retard, lui assène-t-elle.

Armand Duchemin se détend imperceptiblement. Il esquisse un sourire, qu’il veut le plus aimable possible.

– Il doit y avoir une erreur. Je suis M. Duchemin, j’ai rendez-vous avec le Professeur Ravik à 18h30.

– Vous êtes en retard, insiste la femme, sans le quitter des yeux.

Armand Duchemin fronce les sourcils, troublé. Il sort à nouveau sa convocation de sa poche pour la consulter.

– Je vous assure, j’ai rendez-vous à 18h30, il n’est que 18h20. Je serais presque en avance. A moins que… Bredouille-t-il en vérifiant l’heure. Ma montre est à l’heure, j’en suis certain, quand je suis monté dans le bus…

La femme lève brusquement la main devant elle pour le faire taire.

Peu importe, vous êtes en retard.

Mais…

Vous allez devoir patienter. Je suis désolée, les restrictions ne nous permettent plus de vous offrir un lieu convenable, vous devrez attendre là. Oui, ici même, où vous vous trouvez. Il n’est nulle besoin de préciser qu’il est interdit de s’appuyer contre les murs.

Armand Duchemin reste interdit, puis reprenant ses esprits, il interroge la femme, un sourire ironique aux lèvres.

Mais je ne vous suis plus. Je suis en retard, pourtant, je dois patienter ?

La femme reprend la lecture du document qui s’affiche sur son écran.

– Vous voulez peut-être que j’annule votre rendez-vous ?

Découragé par le ton méprisant de cette dernière réplique, Armand Duchemin se résigne et patiente en silence, évitant de croiser le regard de la femme qui l’observe du coin de l’œil.
Ils sursautent l’un et l’autre lorsqu’une sonnerie épouvantable retentit.

– Je ne m’y habitue pas, soupire la femme agacée. Vous pouvez entrer. Faites attention en passant de ne rien faire tomber, ça arrive constamment, ajoute-t-elle sèchement.

Armand Duchemin se faufile sans rien répondre vers le bureau du professeur Ravik. L’homme, confortablement assis dans un fauteuil rouge écarlate, un ordinateur portable sur les genoux, lui fait signe de s’installer face à lui.

Bon, bon, bon, j’imagine qu’elle vous a fait le coup du retard. Ce n’est pas méchant, ne vous formalisez pas. Sous couvert d’une vague étude psychologique, elle se passe les nerfs sur la plupart de mes patients. Rien de personnel. Bref, Monsieur Duchemin… Armand Duchemin. Ah, voilà votre dossier. Vous êtes là pour le Rendez-vous Bilan. C’est bien cela ?, interroge le professeur en regardant Armand Duchemin par dessus ses lunettes.

La convocation ne le précise pas, mais ce serait étonnant. Le Rendez-vous Bilan ne se fait qu’à 55 ans, répond Armand Duchemin intrigué.

– Oui, c’est bien cela, 55 ans. Et si vous êtes là, c’est que vous les avez. Je vois dans votre dossier que…

Il doit y avoir une erreur, l’interrompt Armand Duchemin, je n’ai que 45 ans.

Ah mais, oui ! Je le vois dans votre dossier. 45 ! Tout juste. Ce n’est pas possible, c’est la troisième fois ce mois-ci. Je suis désolé, réellement désolé. Le Système a décidé de lancer des convocations de manière aléatoire. Nous avons fait remonter l’information aux services concernés, mais vous savez ce que c’est.

Armand Duchemin hoche la tête, sans comprendre tout à fait.

– Eh bien, je ne sais pas quoi vous dire, reprend le professeur Ravik en se levant avec peine de son fauteuil tandis qu’Armand Duchemin l’imite. Je ne vais pas vous faire perdre plus de temps. Veuillez accepter mes sincères excuses au nom de l’Organisation.

L’homme conclut l’entretien par une ferme poignée de main et laisse Armand Duchemin au seuil de l’antichambre face à la femme qui le fusille du regard. Pris d’un fou rire, il lui lance en quittant la pièce :

– Je vous avais bien dit que j’étais en avance !

En commun

Lorsque le bus débouche au coin de la rue, Sarah vérifie instinctivement l’heure, trois minutes d’avance. C’est plutôt inhabituel. Lorsqu’elle aperçoit l’un de ses voisins qui accoure, essoufflé, elle se demande si c’est préférable à trois minutes de retard, finalement. Elle balaie la question en se reprochant de ne jamais être contente … Après avoir validé son trajet, elle s’avance dans le bus pour s’installer près d’une fenêtre. Une voix enregistrée, à l’accent mécanique, lui rappelle la ligne qu’elle emprunte et la direction qu’elle a choisie. Sarah s’est habituée à ce rituel mais elle ne parvient pas à contenir une pointe d’agacement quand la voix enchaîne sur « le port du masque est obligatoire ». Sarah doute qu’il reste encore un usager dans toute la ville qui soit passé à côté de cette information. Elle ne comprend pas ce qui justifie qu’elle soit répétée à chaque arrêt, à longueur de trajet. Les pictogrammes placardés sur les vitres ne suffisent-ils pas ?

A l’arrêt suivant, ça ne manque pas, nouveau rappel de la ligne, nouveau rappel de la direction, encore une fois « le port du masque est obligatoire ». Sarah soupire en observant les passagers qui montent dans le bus. Elle est saisie par la taille d’un homme dont la carrure passe tout juste la porte. Il se tient courbé, pourtant son crâne accroche au plafond à plusieurs reprises. Sa peau grise comme de la cendre lui donne une mine affreuse qui contraste avec les yeux verts émeraude et le sourire radieux qui illuminent malgré tout son visage. Il s’installe avec beaucoup de difficultés sur deux sièges qui suffisent à peine à le contenir. Sarah se surprend à comparer la silhouette de l’homme aux descriptions de celles des ogres de contes.

Pourtant lorsque s’élève de son veston, la sonnerie d’un téléphone portable, elle est brutalement ramenée à la réalité. Elle est d’autant plus surprise de constater que l’appareil qu’il extirpe maladroitement de sa poche ne ressemble à aucun autre qu’elle connaisse. Il est absurdement grand et muni d’une antenne télescopique que l’homme déploie jusqu’à la glisser par le haut de la fenêtre pour capter un signal. C’est du moins ce qu’elle suppose, car il la déplace à plusieurs reprises, mais garde l’appareil face à lui, sans jamais le porter à son oreille. Sarah envisage de se pencher pour tenter d’apercevoir ce qui s’affiche sur l’écran, quand l’homme se lève à l’approche de son arrêt. Il peine à passer la porte une nouvelle fois. Sarah, intriguée, le suit du regard alors qu’il s’avance sur le trottoir en rangeant son appareil, mais le bus le dépasse rapidement. Elle reporte son attention sur les autres passagers et cherche à comprendre ce sentiment d’étrangeté qui l’envahit, quand la voix métallique l’alerte. Elle annonce le nom de l’arrêt puis l’agrémente d’un « terminus », qu’elle répète avec insistance. Sarah se lève, perdue. Quelle bécasse, se dit-elle, j’ai raté mon arrêt.

La scène, ou le reconfinement

Elsa s’avance sur le plateau tout juste éclairé, un texte à la main. Son regard s’attarde sur les rangées de sièges désertés, plongées dans la pénombre. Elle s’approche de l’avant-scène, mais ses pas résonnent dans le vide sans éveiller l’émotion qui l’envahit d’ordinaire. Depuis trop longtemps, ces moments privilégiés, où le théâtre n’appartient qu’à elle, ne sont plus nourri du bourdonnement de voix qui emplit le théâtre avant chaque représentation. Les nouvelles annulations l’ont prise de court. Elle se dirige vers les coulisses, désemparée, quand Isidore l’interpelle.

ISIDORE  Les rats quittent le navire ?

ELSA, se tournant vers Isidore Ah, tu es venu. Je pensais que la répétition était reportée. Je voulais simplement…

ISIDORE Prendre la mesure du désastre ?

ELSA Je ne crois pas. Je n’ai tout simplement pas su quoi faire d’autre. Je me suis conformée à ce qui était prévu. Je suis même arrivée en retard, comme d’habitude. Et toi ?

ISIDORE J’espérais trouver quelqu’un. Je pensais que peut-être tu…

ELSA Je suis là.

Un long silence s’installe. Elsa fixe son texte en semblant s’y perdre. Elle donne l’impression de ne jamais avoir été ailleurs, de ne jamais devoir s’arrêter de parcourir ces lignes. Isidore s’approche lentement d’elle pour lire par dessus son épaule avant de se placer à quelques pas sur sa gauche. Il s’éclaircit la voix.

ISIDORE Un autre te l’aurait dit mieux que moi, mais tu dois l’entendre. Je n’ai pas… Je ne suis pas…

Elle lui fait face, surprise. Il l’interroge du regard avec insistance jusqu’à ce qu’elle comprenne et se penche vers le texte pour lui souffler sa réplique.

ELSA chuchotant Je n’ai pas fait tout ce chemin seulement pour te divertir.

La bascule

Il m’arrive de penser que j’étais plus intelligente avant. Ce n’est pas à proprement parler une certitude, non. Je le décrirais davantage comme un sentiment persistant, une impression qu’avant… Avant quoi ? Je n’en ai qu’une vague idée. Quel évènement, ou quel non évènement m’aurait fait basculer ? C’est indéfinissable, à tel point que je ne saurais le situer ni dans le temps, ni dans l’espace. D’ailleurs, je ne pourrais pas affirmer que j’ai littéralement basculé. Je me suis peut-être simplement contentée de me laisser glisser. A priori, sans m’en rendre compte. Mais là encore, aucune certitude. Je me soupçonne d’avoir volontairement occulté des signes qui auraient dû m’alerter, mais je n’en ai aucune preuve.

Seulement, malgré tous ces doutes et ces accumulations d’incertitudes, il m’arrive de plus en plus souvent de le penser. J’étais plus intelligente avant. En quoi ? Comment ? C’est si difficile à dire. D’ailleurs, c’est assez paradoxale, on pourrait croire, c’est vrai, on penserait, de manière instinctive, que le temps aurait dû au contraire me permettre de progresser. On estimerait à raison qu’en gagnant en maturité, qu’en accumulant les connaissances, mes capacités intellectuelles évolueraient à l’avenant.

Pourtant, je ne parviens pas à me défaire de cette sensation qu’une part de moi, avant, en savait plus long, qu’elle réfléchissait mieux, plus loin.

On me parlera certainement des neurones, qui petit à petit s’éteignent, mais je ne retiendrai pas cette hypothèse. Elle joue probablement un rôle dans mon histoire, mais il ne peut pas être central, pas déjà. Cela ne tardera pas, je ne peux pas l’ignorer, mais je préfère ne pas y penser.

Je me fais peut-être des idées, il s’agit certainement d’un autre phénomène que je suis incapable de nommer et que je désigne ainsi par ignorance. Ce qui apporte de l’eau à mon moulin, tout en réduisant à néant ma théorie. Une impasse, en somme.

Ceci dit, ce serait commode d’imaginer qu’avant… Ç’aurait été à elle, celle que j’étais, de réaliser de grandes choses. Moi, je ne suis plus que l’ombre de celle que j’ai été, de ce qu’elle était alors, il ne faudrait donc pas trop m’en demander. Pourtant, je ne pense pas pouvoir m’installer dans cette sorte de renoncement. Je ne peux pas sciemment accuser de tous les maux cette autre qui n’est autre que moi. Comment aurions nous pu savoir que tout se jouait là ? Que pensera de moi, cette autre là-bas, plus loin, quand elle réalisera que j’ai baissé les bras en prétextant une intuition aux contours imprécis. Elle se dira probablement, et je suis d’accord avec elle par anticipation, que nous n’étions finalement pas si maligne que nous le pensions. Ce qui me ferait dire, pour finir, que l’intelligence a des hauts et des bas, comme tout le monde.

Le polar

Depuis deux jours, chaque fois que Clara traverse le salon, son regard s’arrête sur l’urne, posée sur la table basse, entre une pile de livres et des crayons de couleur éparpillés à la façon d’un jeu de mikado. Elle s’agace de ne trouver aucun endroit qui convienne. Elle est convaincue qu’il aurait détesté cet appartement, et qu’il ne lui aurait jamais pardonné de l’y assigner à résidence. Mais comment savoir ce qu’il faudrait faire de lui ? C’est de sa faute, après tout. C’est trop facile de disparaître pour réapparaître mort, se dit-elle dans un mouvement d’humeur, rapidement interrompu par la sonnerie de son téléphone.

Oui, allô ? Oui, très bien… Non, évidemment, pas si bien.

Clara s’assied face à la table. Elle fait tourner l’urne de quelques degrés jusqu’à voir apparaître l’inscription qui y est gravée.

Je n’en sais rien, j’ai une quantité incroyable de paperasse à trier. Tu n’imagines pas ce qu’il a entassé… Oui, d’une certaine façon, mais j’aurais malgré tout préféré un tête à tête au restaurant, j’aurais au moins pu lui poser les questions auxquelles ma mère refuse obstinément de répondre. Sans parler de…

Clara se lève pour regarder par la fenêtre la rue déserte. Les premières feuilles d’automne glissent dans une course désordonnée le long des trottoirs.

Oui, je sais, mais je ne pense pas que son départ soit réellement lié à leur relation. Non, il y a trop de zones d’ombre. J’ai le sentiment que la situation est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Je suis d’ailleurs assez préoccupée par une note que j’ai trouvée glissée entre les pages de son agenda. Les quelques lignes qui y sont griffonnées me laisse pensée que… Tu vas trouver ça idiot, mais je ne peux pas me le sortir de la tête. Il y décrit ce qui lui est arrivé sans ambiguïté possible. C’est très troublant. Ne te moque pas, mais je me demande s’il n’a pas été… assassiné.

Jean referme le livre pour en parcourir la couverture écornée. La peinture qui l’illustre le surprend par la ressemblance du personnage avec l’homme qu’il a sous les yeux. Il se promet d’approfondir cette question dès qu’il en aura l’occasion. Il retourne l’ouvrage pour jeter un coup d’œil au résumé. Une intrigue policière sur fond de trafic d‘objets d’art. Rien de très original a priori, mais il devra peut-être le lire pour ne rien laisser au hasard. Il balaie du regard la scène alentour, avant de se pencher à nouveau sur le corps pour replacer le livre dans la poche du mort.

Dansez, maintenant

Sa main court sur le tissu élimé du canapé, jusqu’au paquet éventré près d’elle. Elle agrippe une poignée de gâteaux apéritifs qu’elle engouffre d’un coup, laissant des miettes mêlées de sel se déverser en pluie sur son menton, dévaler son buste pour atterrir sur ses cuisses. Elle les chasse d’un revers de la main, sans quitter l’écran des yeux. Elle est captivée par ces apprentis danseuses qui défilent dans une diagonale exemplaire, têtes hautes, bustes droits, gestes précis. De vraies petites grandes personnes, pense-t-elle, fascinée par l’air sérieux que toutes affichent. Elle essaie de se souvenir de sa propre vie, lorsqu’elle avait l’âge de ces fillettes. Elle n’y retrouve aucune volonté si tranchée. Encore aujourd’hui, elle n’est pas certaine d’avoir voulu cette vie dans laquelle elle se sent parfois à l’étroit. Ceci explique peut-être cela, soupire-t-elle, en fouillant le fond du sachet de biscuits pour n’y trouver que quelques morceaux éparpillés. Elle froisse le papier entre ses doigts, puis se lève maladroitement du canapé. Elle attrape la télécommande afin de couper le son, en laissant les images envahir la pièce qu’elle quitte pour entrer dans la cuisine. Aurait-elle pu désirer devenir danseuse étoile ? Ou même danseuse, tout simplement ? Elle s’imagine à la place de ces petites filles déterminées. Son visage trop large, ses mouvements empotés se superposent à leurs silhouettes gracieuses. Non, ce n’aurait pas été sérieux. Elle attrape la bouilloire, qu’elle remplit au robinet. Elle l’installe sur le socle avant d’enclencher le mécanisme. Elle esquisse un pas chassé alors qu’elle se dirige vers le placard d’où elle tire une tasse et un paquet de soupes déshydratées. Elle tourne sur elle même pour refaire le chemin en sens inverse alors que l’eau frémit. La tête lui tourne un peu. Ceci dit, il n’y a pas que la danse classique, elle aurait pu être attirée par le hip-hop. Elle sourit, ou par le breakdance et le smurf, comme on disait aussi à son époque. Elle verse l’eau fumante sur la poudre qui se dilue tant bien que mal en un mélange rougeâtre, d’où s’échappe des arômes de carton bouilli plus que de tomate. Elle fait une grimace en soufflant sur le liquide fumant. Quand elle entre à nouveau dans le salon, le générique annonce la fin du documentaire. Elle se rassied, pose sa tasse sur la table basse et renonce à prendre la télécommande pour attraper à la place son magazine de mots fléchés. La grille est presque terminée. Elle relit les quelques définitions des cases qui restent à compléter. Ah, celui-ci, elle le tient ! Laisser-aller, en sept lettres : abandon.

Suffisances

Je n’ai rien contre le sport. Je n’ai rien pour non plus, en réalité. Disons que je n’ai pas d’a priori. Je comprends que l’activité physique soit une nécessité pour toutes sortes de bonnes raisons. Si tu insistes, je suis tout à fait prêt à admettre que je ne suis pas contre en faire de temps à autres, sous différentes formes. D’ailleurs, dès que cela m’est possible, je marche. C’est mon truc, la marche. Je ne dis pas qu’à mon niveau, on puisse parler de sport, loin de là, mais qu’au moins on me reconnaisse un minimum d’efforts. Vraiment, je n’ai rien contre le sport. Seulement, je trouve incroyable que l’on en soit arrivé à dépenser des fortunes en tenues qui n’ont rien de particulièrement seyantes, pour aller se remuer ici ou là, histoire de continuer à s’empiffrer de tout un tas de cochonneries matin, midi et soir, le nez dans nos écrans, sans finir par ressembler à des dindons. Quand on y réfléchit, c’est le monde à l’envers. Alors si on pense aux artères qui se bouchent, aux foies qui s’affolent et aux taux de sucre qui crèvent les plafonds, on finit par s’y perdre. Courir oui, mais lever le pied sur le coup de fourchette, ce ne serait pas du luxe non plus. On y gagnerait à tous les niveaux, il me semble. Ce n’est rien qu’un peu de bon sens. Et puis tu ne peux pas nier que ces grands discours sur les hommes que l’on ne parviendra plus à nourrir un jour où l’autre, ont deux poids, deux mesures. Aujourd’hui déjà, entre ceux qui meurent de trop manger et ceux qui meurent de manque de nourriture, il y a un vrai scandale. Alors on va mettre des pesticides ici, pour nourrir ceux là, mais on va exporter là-bas pour ceux-ci, sans rien laisser aux autres que de vagues miettes insipides. On va donner du carton-pâte à manger à ton bifteck, que l’on aura fait engraisser dans un dé à coudre avant de lui faire traverser l’atlantique dans un container frigorifique et tu vas trouver ça super, parce que tu l’auras payé trois francs six sous. Je n’insiste pas sur le coût environnemental, déforestation, biodiversité aux abois… Mais vous comprenez, on n’a pas le choix. Vraiment ? Alors tu m’expliqueras comment dans tout ça, il y en a eu pour décider de faire pousser du blé dans un bunker, sous des néons de lumière rose, en vue de trouver quels produits chimiques ils pourraient bien ajouter dans un pain qu’ils s’imaginent pétrir sur mars. Tu me diras comment l’un de leur but avouer, au-delà de produire quelque chose d’à peu près mangeable, ce qui est un minimum, peut être d’avoir leur logo sur ta huche à pain martienne. Tu me raconteras dans quel monde ils vivent ! Et je te demanderais s’ils ont déjà envoyé deux trois navettes bourrées d’uranium sur mars, histoire d’y faire pousser les centrales qui leur permettront d’y brancher leurs néons à blé, leurs filtres à eau et à air, leurs pétrins à additifs, leurs fours à je ne sais quoi. Non, vraiment, parce que là, ce serait carrément l’univers à l’envers.

Les textes publiés sur cette page seront initiés par les contraintes d’écriture que vous m’aurez envoyées par mail, à l’adresse: mb@traitpourtrait.org, en indiquant votre prénom et votre nom.

Je vous propose de choisir un des trois types de contraintes qui suivent :
– vous m’envoyez une première phrase par laquelle je devrai débuter le texte, et une seconde par laquelle je serai tenue de le terminer.
ou
– vous me donnez 5 mots, que je devrai placer, dans l’ordre, au fil du récit.
ou
– vous me proposez deux prénoms et une situation de départ (exemple: Julie et Adèle sont dans un bateau, perdues au large)

Il y a des jours

sur les phrases de Chris Raffin, Et il arriva ce qui devait arriver et Le ciel était couleur de plomb.

Et il arriva ce qui devait arriver. Elle bascula en arrière sans rien trouver à quoi se raccrocher. Elle sentit l’air se dérober sous son corps et les grands moulinets qu’elle y dessinait avec les bras ne firent que confirmer qu’elle venait de se jeter dans le vide. Quand des images commencèrent à défiler devant ses yeux, elle pensa que ce fameux moment, le dernier, était arrivé. Seulement, au lieu de sa vie, elle ne revécut qu’un déroulement chaotique de sa journée. Elle ne pouvait pas dire qu’elle avait très bien commencé. Dès le réveil, elle s’était pris les pieds dans un pan de la couette qui traînait sur le parquet. Elle ne savait quel réflexe l’avait poussée en avant dans un pas de danse digne de Fred Astaire, qu’elle était parvenue à poursuivre jusqu’au couloir, tête en avant. Il s’en était fallu de peu que son front n’aille cogner contre la poignée de la porte, mais par chance, celle-ci était suffisamment ouverte pour lui éviter le pire. Elle avait été particulièrement attentive au moment de préparer son petit déjeuner. Elle était spécialiste des taches de fruits, de miel, et évidemment de café et cette première mésaventure l’avait alertée. Le début de matinée s’était ainsi déroulé sans encombre jusqu’au moment de quitter l’appartement. L’écharpe qu’elle avait hésité à prendre, se demandant si elle en aurait réellement besoin, ouvrant la fenêtre pour sentir le temps qu’il faisait, décidant que oui, la glissant alors autour de son cou avant de décréter qu’il faisait trop chaud, cette écharpe s’était retrouvée pendante sur son épaule jusqu’à toucher le sol. Sans surprise, l’écharpe avait glissé et elle s’était accrochée dedans après quelques pas dans le couloir. A nouveau emportée par un élan désordonné, elle avait été heureuse de venir se cogner dans l’affreuse rambarde qui courait le long de l’escalier, et de pouvoir s’y cramponner. Une fois son équilibre retrouvé, elle avait pensé à faire demi-tour. Elle sourit au souvenir de ces quelques secondes de tergiversation qui l’avaient conduite ici plutôt qu’au fond de son lit, un livre à la main avec une tisane posée sur la table de chevet. Un courant d’air frais souffla à son oreille, elle se sentit étonnamment légère. Les images se remirent à affluer. Elle avait finalement décidé de prendre la route, ne voulant pas céder à de vagues prémonitions. Elle avait voulu se conformer au plan qu’elle avait imaginé pour ce dimanche. Il lui avait fallu plus de temps que d’ordinaire pour faire le trajet car elle avait tenu à prendre les petites routes afin d’éviter les grands axes de circulation surchargés. Il lui semblait plus prudent d’éviter au maximum de se confronter à d’autres conducteurs. Une fois arrivée, elle avait longé la côte par le sentier, se félicitant finalement d’avoir apporté cette écharpe qui la protégeait d’une brise piquante. La chaleur des derniers jours s’était dissipée dans des pluies capricieuses, rendant les lumières changeantes. La mer se soulevait régulièrement dans une respiration agitée. Perdue dans ses pensées, elle avait été saisie de trouver le chemin barré par trois chiens haletants. Elle n’avait pas pu retenir un frisson qui s’était rapidement transformé en tremblement. Les chiens n’avaient pas esquissé le moindre mouvement, seules leurs langues pendantes étaient secouées par leurs souffles saccadés, pourtant, elle avait reculé. Elle avait alors entendu un aboiement sec dans son dos. Elle s’était retournée brusquement face à un quatrième animal, petit, nerveux, au regard plus dur que celui des autres. Elle avait tenté de se dominer, imaginant qu’ils n’étaient pas seuls et que quelqu’un allait surgir d’une minute à l’autre pour la sortir d’embarras, mais elle avait senti la panique l’envahir. Elle s’était alors répété ce que l’on dit toujours dans ces cas là, ne leur montre pas ta peur, ne leur montre pas ta peur… Tout en reculant, un pas après l’autre, sortant du sentier, passant la bordure, piétinant la dune. Elle avait reculé… Et…
Elle crut se souvenir que la marée était haute. Elle croisa les doigts imperceptiblement et se concentra sur ce qui l’entourait. L’atmosphère s’était chargée d’humidité. Les nuages s’accumulaient au dessus d’elle dans un étrange présage. Le ciel était couleur de plomb.