Le rendez-vous

Armand Duchemin gravit la volée de marches qui le conduit à la porte massive du bâtiment abritant l’Organisation. Il lui faut un moment avant de trouver la sonnette, qu’il actionne avec énergie. Il doit alors pousser la lourde porte qui s’est entrebâillée dans un affreux grincement. Comme le couloir sombre auquel il accède ne lui laisse pas d’autre choix, il s’y enfonce d’un pas alerte. Après quelques minutes, il s’étonne de n’avoir rencontré aucune issue. Hésitant, Armand Duchemin consulte sa montre puis décide d’accélérer le pas pour finalement passer la porte A sur sa gauche, puis la B et la B bis sur sa droite, et ainsi de suite. Il tire une convocation de sa poche pour y vérifier avec soulagement qu’il est attendu bureau H.

Sans que le couloir ne dévie une seule fois de sa ligne droite, Armand Duchemin atteint la porte qu’il recherche et y frappe avec vigueur. Une voix forte et autoritaire l’invite à entrer. L’antichambre dans laquelle il pénètre n’est pas plus large que le couloir qu’il quitte. Le bureau encombré de piles de dossiers vertigineuses et d’un ordinateur poussiéreux, en occupe la majeure partie. Placé en biais, il masque partiellement la porte qui mène au cabinet du professeur. L’allure de la femme qui tape sans discontinuer sur son clavier, le surprend, car à sa voix, il ne l’aurait pas imaginée si petite. Quand elle lève la tête de l’écran, le regard qui le transperce le fait instantanément se sentir coupable. Il ignore quelle faute il a pu commettre, mais il comprend intuitivement qu’il a dérogé à une règle majeure, quelle qu’elle soit.

– Vous êtes en retard, lui assène-t-elle.

Armand Duchemin se détend imperceptiblement. Il esquisse un sourire, qu’il veut le plus aimable possible.

– Il doit y avoir une erreur. Je suis M. Duchemin, j’ai rendez-vous avec le Professeur Ravik à 18h30.

– Vous êtes en retard, insiste la femme, sans le quitter des yeux.

Armand Duchemin fronce les sourcils, troublé. Il sort à nouveau sa convocation de sa poche pour la consulter.

– Je vous assure, j’ai rendez-vous à 18h30, il n’est que 18h20. Je serais presque en avance. A moins que… Bredouille-t-il en vérifiant l’heure. Ma montre est à l’heure, j’en suis certain, quand je suis monté dans le bus…

La femme lève brusquement la main devant elle pour le faire taire.

Peu importe, vous êtes en retard.

Mais…

Vous allez devoir patienter. Je suis désolée, les restrictions ne nous permettent plus de vous offrir un lieu convenable, vous devrez attendre là. Oui, ici même, où vous vous trouvez. Il n’est nulle besoin de préciser qu’il est interdit de s’appuyer contre les murs.

Armand Duchemin reste interdit, puis reprenant ses esprits, il interroge la femme, un sourire ironique aux lèvres.

Mais je ne vous suis plus. Je suis en retard, pourtant, je dois patienter ?

La femme reprend la lecture du document qui s’affiche sur son écran.

– Vous voulez peut-être que j’annule votre rendez-vous ?

Découragé par le ton méprisant de cette dernière réplique, Armand Duchemin se résigne et patiente en silence, évitant de croiser le regard de la femme qui l’observe du coin de l’œil.
Ils sursautent l’un et l’autre lorsqu’une sonnerie épouvantable retentit.

– Je ne m’y habitue pas, soupire la femme agacée. Vous pouvez entrer. Faites attention en passant de ne rien faire tomber, ça arrive constamment, ajoute-t-elle sèchement.

Armand Duchemin se faufile sans rien répondre vers le bureau du professeur Ravik. L’homme, confortablement assis dans un fauteuil rouge écarlate, un ordinateur portable sur les genoux, lui fait signe de s’installer face à lui.

Bon, bon, bon, j’imagine qu’elle vous a fait le coup du retard. Ce n’est pas méchant, ne vous formalisez pas. Sous couvert d’une vague étude psychologique, elle se passe les nerfs sur la plupart de mes patients. Rien de personnel. Bref, Monsieur Duchemin… Armand Duchemin. Ah, voilà votre dossier. Vous êtes là pour le Rendez-vous Bilan. C’est bien cela ?, interroge le professeur en regardant Armand Duchemin par dessus ses lunettes.

La convocation ne le précise pas, mais ce serait étonnant. Le Rendez-vous Bilan ne se fait qu’à 55 ans, répond Armand Duchemin intrigué.

– Oui, c’est bien cela, 55 ans. Et si vous êtes là, c’est que vous les avez. Je vois dans votre dossier que…

Il doit y avoir une erreur, l’interrompt Armand Duchemin, je n’ai que 45 ans.

Ah mais, oui ! Je le vois dans votre dossier. 45 ! Tout juste. Ce n’est pas possible, c’est la troisième fois ce mois-ci. Je suis désolé, réellement désolé. Le Système a décidé de lancer des convocations de manière aléatoire. Nous avons fait remonter l’information aux services concernés, mais vous savez ce que c’est.

Armand Duchemin hoche la tête, sans comprendre tout à fait.

– Eh bien, je ne sais pas quoi vous dire, reprend le professeur Ravik en se levant avec peine de son fauteuil tandis qu’Armand Duchemin l’imite. Je ne vais pas vous faire perdre plus de temps. Veuillez accepter mes sincères excuses au nom de l’Organisation.

L’homme conclut l’entretien par une ferme poignée de main et laisse Armand Duchemin au seuil de l’antichambre face à la femme qui le fusille du regard. Pris d’un fou rire, il lui lance en quittant la pièce :

– Je vous avais bien dit que j’étais en avance !

En commun

Lorsque le bus débouche au coin de la rue, Sarah vérifie instinctivement l’heure, trois minutes d’avance. C’est plutôt inhabituel. Lorsqu’elle aperçoit l’un de ses voisins qui accoure, essoufflé, elle se demande si c’est préférable à trois minutes de retard, finalement. Elle balaie la question en se reprochant de ne jamais être contente … Après avoir validé son trajet, elle s’avance dans le bus pour s’installer près d’une fenêtre. Une voix enregistrée, à l’accent mécanique, lui rappelle la ligne qu’elle emprunte et la direction qu’elle a choisie. Sarah s’est habituée à ce rituel mais elle ne parvient pas à contenir une pointe d’agacement quand la voix enchaîne sur « le port du masque est obligatoire ». Sarah doute qu’il reste encore un usager dans toute la ville qui soit passé à côté de cette information. Elle ne comprend pas ce qui justifie qu’elle soit répétée à chaque arrêt, à longueur de trajet. Les pictogrammes placardés sur les vitres ne suffisent-ils pas ?

A l’arrêt suivant, ça ne manque pas, nouveau rappel de la ligne, nouveau rappel de la direction, encore une fois « le port du masque est obligatoire ». Sarah soupire en observant les passagers qui montent dans le bus. Elle est saisie par la taille d’un homme dont la carrure passe tout juste la porte. Il se tient courbé, pourtant son crâne accroche au plafond à plusieurs reprises. Sa peau grise comme de la cendre lui donne une mine affreuse qui contraste avec les yeux verts émeraude et le sourire radieux qui illuminent malgré tout son visage. Il s’installe avec beaucoup de difficultés sur deux sièges qui suffisent à peine à le contenir. Sarah se surprend à comparer la silhouette de l’homme aux descriptions de celles des ogres de contes.

Pourtant lorsque s’élève de son veston, la sonnerie d’un téléphone portable, elle est brutalement ramenée à la réalité. Elle est d’autant plus surprise de constater que l’appareil qu’il extirpe maladroitement de sa poche ne ressemble à aucun autre qu’elle connaisse. Il est absurdement grand et muni d’une antenne télescopique que l’homme déploie jusqu’à la glisser par le haut de la fenêtre pour capter un signal. C’est du moins ce qu’elle suppose, car il la déplace à plusieurs reprises, mais garde l’appareil face à lui, sans jamais le porter à son oreille. Sarah envisage de se pencher pour tenter d’apercevoir ce qui s’affiche sur l’écran, quand l’homme se lève à l’approche de son arrêt. Il peine à passer la porte une nouvelle fois. Sarah, intriguée, le suit du regard alors qu’il s’avance sur le trottoir en rangeant son appareil, mais le bus le dépasse rapidement. Elle reporte son attention sur les autres passagers et cherche à comprendre ce sentiment d’étrangeté qui l’envahit, quand la voix métallique l’alerte. Elle annonce le nom de l’arrêt puis l’agrémente d’un « terminus », qu’elle répète avec insistance. Sarah se lève, perdue. Quelle bécasse, se dit-elle, j’ai raté mon arrêt.

La scène, ou le reconfinement

Elsa s’avance sur le plateau tout juste éclairé, un texte à la main. Son regard s’attarde sur les rangées de sièges désertés, plongées dans la pénombre. Elle s’approche de l’avant-scène, mais ses pas résonnent dans le vide sans éveiller l’émotion qui l’envahit d’ordinaire. Depuis trop longtemps, ces moments privilégiés, où le théâtre n’appartient qu’à elle, ne sont plus nourri du bourdonnement de voix qui emplit le théâtre avant chaque représentation. Les nouvelles annulations l’ont prise de court. Elle se dirige vers les coulisses, désemparée, quand Isidore l’interpelle.

ISIDORE  Les rats quittent le navire ?

ELSA, se tournant vers Isidore Ah, tu es venu. Je pensais que la répétition était reportée. Je voulais simplement…

ISIDORE Prendre la mesure du désastre ?

ELSA Je ne crois pas. Je n’ai tout simplement pas su quoi faire d’autre. Je me suis conformée à ce qui était prévu. Je suis même arrivée en retard, comme d’habitude. Et toi ?

ISIDORE J’espérais trouver quelqu’un. Je pensais que peut-être tu…

ELSA Je suis là.

Un long silence s’installe. Elsa fixe son texte en semblant s’y perdre. Elle donne l’impression de ne jamais avoir été ailleurs, de ne jamais devoir s’arrêter de parcourir ces lignes. Isidore s’approche lentement d’elle pour lire par dessus son épaule avant de se placer à quelques pas sur sa gauche. Il s’éclaircit la voix.

ISIDORE Un autre te l’aurait dit mieux que moi, mais tu dois l’entendre. Je n’ai pas… Je ne suis pas…

Elle lui fait face, surprise. Il l’interroge du regard avec insistance jusqu’à ce qu’elle comprenne et se penche vers le texte pour lui souffler sa réplique.

ELSA chuchotant Je n’ai pas fait tout ce chemin seulement pour te divertir.

La bascule

Il m’arrive de penser que j’étais plus intelligente avant. Ce n’est pas à proprement parler une certitude, non. Je le décrirais davantage comme un sentiment persistant, une impression qu’avant… Avant quoi ? Je n’en ai qu’une vague idée. Quel évènement, ou quel non évènement m’aurait fait basculer ? C’est indéfinissable, à tel point que je ne saurais le situer ni dans le temps, ni dans l’espace. D’ailleurs, je ne pourrais pas affirmer que j’ai littéralement basculé. Je me suis peut-être simplement contentée de me laisser glisser. A priori, sans m’en rendre compte. Mais là encore, aucune certitude. Je me soupçonne d’avoir volontairement occulté des signes qui auraient dû m’alerter, mais je n’en ai aucune preuve.

Seulement, malgré tous ces doutes et ces accumulations d’incertitudes, il m’arrive de plus en plus souvent de le penser. J’étais plus intelligente avant. En quoi ? Comment ? C’est si difficile à dire. D’ailleurs, c’est assez paradoxale, on pourrait croire, c’est vrai, on penserait, de manière instinctive, que le temps aurait dû au contraire me permettre de progresser. On estimerait à raison qu’en gagnant en maturité, qu’en accumulant les connaissances, mes capacités intellectuelles évolueraient à l’avenant.

Pourtant, je ne parviens pas à me défaire de cette sensation qu’une part de moi, avant, en savait plus long, qu’elle réfléchissait mieux, plus loin.

On me parlera certainement des neurones, qui petit à petit s’éteignent, mais je ne retiendrai pas cette hypothèse. Elle joue probablement un rôle dans mon histoire, mais il ne peut pas être central, pas déjà. Cela ne tardera pas, je ne peux pas l’ignorer, mais je préfère ne pas y penser.

Je me fais peut-être des idées, il s’agit certainement d’un autre phénomène que je suis incapable de nommer et que je désigne ainsi par ignorance. Ce qui apporte de l’eau à mon moulin, tout en réduisant à néant ma théorie. Une impasse, en somme.

Ceci dit, ce serait commode d’imaginer qu’avant… Ç’aurait été à elle, celle que j’étais, de réaliser de grandes choses. Moi, je ne suis plus que l’ombre de celle que j’ai été, de ce qu’elle était alors, il ne faudrait donc pas trop m’en demander. Pourtant, je ne pense pas pouvoir m’installer dans cette sorte de renoncement. Je ne peux pas sciemment accuser de tous les maux cette autre qui n’est autre que moi. Comment aurions nous pu savoir que tout se jouait là ? Que pensera de moi, cette autre là-bas, plus loin, quand elle réalisera que j’ai baissé les bras en prétextant une intuition aux contours imprécis. Elle se dira probablement, et je suis d’accord avec elle par anticipation, que nous n’étions finalement pas si maligne que nous le pensions. Ce qui me ferait dire, pour finir, que l’intelligence a des hauts et des bas, comme tout le monde.

Le polar

Depuis deux jours, chaque fois que Clara traverse le salon, son regard s’arrête sur l’urne, posée sur la table basse, entre une pile de livres et des crayons de couleur éparpillés à la façon d’un jeu de mikado. Elle s’agace de ne trouver aucun endroit qui convienne. Elle est convaincue qu’il aurait détesté cet appartement, et qu’il ne lui aurait jamais pardonné de l’y assigner à résidence. Mais comment savoir ce qu’il faudrait faire de lui ? C’est de sa faute, après tout. C’est trop facile de disparaître pour réapparaître mort, se dit-elle dans un mouvement d’humeur, rapidement interrompu par la sonnerie de son téléphone.

Oui, allô ? Oui, très bien… Non, évidemment, pas si bien.

Clara s’assied face à la table. Elle fait tourner l’urne de quelques degrés jusqu’à voir apparaître l’inscription qui y est gravée.

Je n’en sais rien, j’ai une quantité incroyable de paperasse à trier. Tu n’imagines pas ce qu’il a entassé… Oui, d’une certaine façon, mais j’aurais malgré tout préféré un tête à tête au restaurant, j’aurais au moins pu lui poser les questions auxquelles ma mère refuse obstinément de répondre. Sans parler de…

Clara se lève pour regarder par la fenêtre la rue déserte. Les premières feuilles d’automne glissent dans une course désordonnée le long des trottoirs.

Oui, je sais, mais je ne pense pas que son départ soit réellement lié à leur relation. Non, il y a trop de zones d’ombre. J’ai le sentiment que la situation est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Je suis d’ailleurs assez préoccupée par une note que j’ai trouvée glissée entre les pages de son agenda. Les quelques lignes qui y sont griffonnées me laisse pensée que… Tu vas trouver ça idiot, mais je ne peux pas me le sortir de la tête. Il y décrit ce qui lui est arrivé sans ambiguïté possible. C’est très troublant. Ne te moque pas, mais je me demande s’il n’a pas été… assassiné.

Jean referme le livre pour en parcourir la couverture écornée. La peinture qui l’illustre le surprend par la ressemblance du personnage avec l’homme qu’il a sous les yeux. Il se promet d’approfondir cette question dès qu’il en aura l’occasion. Il retourne l’ouvrage pour jeter un coup d’œil au résumé. Une intrigue policière sur fond de trafic d‘objets d’art. Rien de très original a priori, mais il devra peut-être le lire pour ne rien laisser au hasard. Il balaie du regard la scène alentour, avant de se pencher à nouveau sur le corps pour replacer le livre dans la poche du mort.

Dansez, maintenant

Sa main court sur le tissu élimé du canapé, jusqu’au paquet éventré près d’elle. Elle agrippe une poignée de gâteaux apéritifs qu’elle engouffre d’un coup, laissant des miettes mêlées de sel se déverser en pluie sur son menton, dévaler son buste pour atterrir sur ses cuisses. Elle les chasse d’un revers de la main, sans quitter l’écran des yeux. Elle est captivée par ces apprentis danseuses qui défilent dans une diagonale exemplaire, têtes hautes, bustes droits, gestes précis. De vraies petites grandes personnes, pense-t-elle, fascinée par l’air sérieux que toutes affichent. Elle essaie de se souvenir de sa propre vie, lorsqu’elle avait l’âge de ces fillettes. Elle n’y retrouve aucune volonté si tranchée. Encore aujourd’hui, elle n’est pas certaine d’avoir voulu cette vie dans laquelle elle se sent parfois à l’étroit. Ceci explique peut-être cela, soupire-t-elle, en fouillant le fond du sachet de biscuits pour n’y trouver que quelques morceaux éparpillés. Elle froisse le papier entre ses doigts, puis se lève maladroitement du canapé. Elle attrape la télécommande afin de couper le son, en laissant les images envahir la pièce qu’elle quitte pour entrer dans la cuisine. Aurait-elle pu désirer devenir danseuse étoile ? Ou même danseuse, tout simplement ? Elle s’imagine à la place de ces petites filles déterminées. Son visage trop large, ses mouvements empotés se superposent à leurs silhouettes gracieuses. Non, ce n’aurait pas été sérieux. Elle attrape la bouilloire, qu’elle remplit au robinet. Elle l’installe sur le socle avant d’enclencher le mécanisme. Elle esquisse un pas chassé alors qu’elle se dirige vers le placard d’où elle tire une tasse et un paquet de soupes déshydratées. Elle tourne sur elle même pour refaire le chemin en sens inverse alors que l’eau frémit. La tête lui tourne un peu. Ceci dit, il n’y a pas que la danse classique, elle aurait pu être attirée par le hip-hop. Elle sourit, ou par le breakdance et le smurf, comme on disait aussi à son époque. Elle verse l’eau fumante sur la poudre qui se dilue tant bien que mal en un mélange rougeâtre, d’où s’échappe des arômes de carton bouilli plus que de tomate. Elle fait une grimace en soufflant sur le liquide fumant. Quand elle entre à nouveau dans le salon, le générique annonce la fin du documentaire. Elle se rassied, pose sa tasse sur la table basse et renonce à prendre la télécommande pour attraper à la place son magazine de mots fléchés. La grille est presque terminée. Elle relit les quelques définitions des cases qui restent à compléter. Ah, celui-ci, elle le tient ! Laisser-aller, en sept lettres : abandon.

Suffisances

Je n’ai rien contre le sport. Je n’ai rien pour non plus, en réalité. Disons que je n’ai pas d’a priori. Je comprends que l’activité physique soit une nécessité pour toutes sortes de bonnes raisons. Si tu insistes, je suis tout à fait prêt à admettre que je ne suis pas contre en faire de temps à autres, sous différentes formes. D’ailleurs, dès que cela m’est possible, je marche. C’est mon truc, la marche. Je ne dis pas qu’à mon niveau, on puisse parler de sport, loin de là, mais qu’au moins on me reconnaisse un minimum d’efforts. Vraiment, je n’ai rien contre le sport. Seulement, je trouve incroyable que l’on en soit arrivé à dépenser des fortunes en tenues qui n’ont rien de particulièrement seyantes, pour aller se remuer ici ou là, histoire de continuer à s’empiffrer de tout un tas de cochonneries matin, midi et soir, le nez dans nos écrans, sans finir par ressembler à des dindons. Quand on y réfléchit, c’est le monde à l’envers. Alors si on pense aux artères qui se bouchent, aux foies qui s’affolent et aux taux de sucre qui crèvent les plafonds, on finit par s’y perdre. Courir oui, mais lever le pied sur le coup de fourchette, ce ne serait pas du luxe non plus. On y gagnerait à tous les niveaux, il me semble. Ce n’est rien qu’un peu de bon sens. Et puis tu ne peux pas nier que ces grands discours sur les hommes que l’on ne parviendra plus à nourrir un jour où l’autre, ont deux poids, deux mesures. Aujourd’hui déjà, entre ceux qui meurent de trop manger et ceux qui meurent de manque de nourriture, il y a un vrai scandale. Alors on va mettre des pesticides ici, pour nourrir ceux là, mais on va exporter là-bas pour ceux-ci, sans rien laisser aux autres que de vagues miettes insipides. On va donner du carton-pâte à manger à ton bifteck, que l’on aura fait engraisser dans un dé à coudre avant de lui faire traverser l’atlantique dans un container frigorifique et tu vas trouver ça super, parce que tu l’auras payé trois francs six sous. Je n’insiste pas sur le coût environnemental, déforestation, biodiversité aux abois… Mais vous comprenez, on n’a pas le choix. Vraiment ? Alors tu m’expliqueras comment dans tout ça, il y en a eu pour décider de faire pousser du blé dans un bunker, sous des néons de lumière rose, en vue de trouver quels produits chimiques ils pourraient bien ajouter dans un pain qu’ils s’imaginent pétrir sur mars. Tu me diras comment l’un de leur but avouer, au-delà de produire quelque chose d’à peu près mangeable, ce qui est un minimum, peut être d’avoir leur logo sur ta huche à pain martienne. Tu me raconteras dans quel monde ils vivent ! Et je te demanderais s’ils ont déjà envoyé deux trois navettes bourrées d’uranium sur mars, histoire d’y faire pousser les centrales qui leur permettront d’y brancher leurs néons à blé, leurs filtres à eau et à air, leurs pétrins à additifs, leurs fours à je ne sais quoi. Non, vraiment, parce que là, ce serait carrément l’univers à l’envers.

Un autre temps

Presque 7h. Avec ce temps, elle aurait dû partir une dizaine de minutes plus tôt. Elle réenclenche l’assistance électrique dans la dernière montée. Des bourrasques de pluie lui balaient le visage. Elle sent les gouttes s’infiltrer sous sa capuche et glisser le long de son cou. Après 15 kilomètres, elle est étonnée de ne pas être trempée jusqu’aux os. Elle fait un écart pour doubler deux trottinettes. Probablement Henri et Zitka, méconnaissables sous leurs casques à visières. Elle s’en veut de penser qu’elle ne sera pas la dernière arrivée. Elle tourne à droite et descend de son vélo, une fois atteint le bout de l’impasse. Elle pose la main sur le capteur pour déclencher l’ouverture de la grille. Elle poursuit à pied jusqu’à l’emplacement qui lui est réservé. Le box se referme automatiquement derrière elle. La pluie redouble, mais elle ne s’en soucie plus. Elle réalise que dans quelques semaines, elle devra parcourir deux fois plus de distance chaque jour. Elle n’a pas vraiment eu le choix. L’augmentation des loyers autour de la métropole l’a repoussée vers des faubourgs impersonnels. Avec le début de cette nouvelle saison qui ressemble à une mousson, elle entrevoit les mois difficiles qui s’annoncent. Elle effleure un nouveau capteur du bout des doigts, qui lui donne accès au sas d’entrée. Elle doit ensuite décliner son identité dans un micro tout juste visible, enchâssé dans le mur du fond. Une nouvelle série de portes l’entraîne jusqu’à son vestiaire. Elle retire sa cape qui ruisselle encore d’une eau qu’elle peine à décrire. Les dernières analyses publiées par la ville ne sont pas bonnes. Elle se change rapidement, les autres doivent l’attendre sur le quai. Une fois enfilée sa combinaison, elle emprunte un nouveau dédale de couloirs, descend des escaliers pour rejoindre un groupe de scaphandriers sur la plate-forme. Elle salue chacun d’un geste de la main. Ils se ressemblent tous dans ces uniformes inconfortables. Ils s’avancent les uns à la suite des autres sur le monte-charge qui va les entraîner jusqu’au lit de la Loire. Il vont ensuite le parcourir sur des kilomètres, entassés dans des wagons qui les mèneront sur leurs lieux d’intervention. Chacun sillonnera l’espace qui lui aura été attribué afin d’en retirer chaque détritus, le plus infime soit-il. Au moment où l’eau atteint son casque, elle regrette presque ce long trajet sous la pluie. Quels temps !

Les méduses

De violentes rafales de pluie venues s’écraser contre les vitres, m’ont réveillée en sursaut aux alentours de 5h du matin. Trempée de sueur, suffoquant dans la moiteur de la pièce, je me suis pourtant félicitée d’avoir fermé toutes les fenêtres pour empêcher les moustiques d’entrer la veille au soir. Au moins, je nous avais évité une inondation. Je me suis levée sans bruit, pour ne pas réveiller Paul qui ronflait paisiblement. J’ai enfilé son t-shirt qui traînait par terre. En traversant le salon, je me suis aperçue que des éclairs zébraient le ciel, suffisamment loin pour qu’aucun coup de tonnerre ne nous parvienne. Je me suis attardée quelques minutes, fascinée par le spectacle, mais l’atmosphère était tellement irrespirable que j’ai dû sortir de ma contemplation pour me diriger vers la porte d’entrée. Après l’avoir entrouverte prudemment, j’ai été soulagée de constater que la marquise qui surmonte la porte avait ménagé un abri suffisant pour que je puisse laissé ouvert en grand, le temps d’aérer un peu. Je me suis glissée à l’extérieur et j’ai passé un long moment à regarder la pluie tomber. Le ciel était indescriptible, agité de masses sombres s’entrechoquant. C’était un plaisir que de frisonner dans la fraîcheur de la nuit, après ces longues journées caniculaires. Quand la pluie s’est calmée, je suis rentrée. L’air était toujours irrespirable, mais j’avais encore sommeil. J’ai ouvert la fenêtre de la cuisine qui donne sur l’évier. Je suis passée par la salle de bain, pour me rafraîchir le visage, seulement quand je me suis vue dans le miroir, j’ai eu peur. C’était bien la peine d’avoir dormi dans une cocotte minute. J’avais trois gigantesques marques rouges sur le front et deux dans le cou. Alors que je ne les avais pas senties jusqu’à présent, elles m’ont démangée presque immédiatement. Je me suis examinée minutieusement, pour découvrir une dizaine d’autres piqures. J’ai attrapé l’huile essentielle de lavande pour en badigeonner chacune d’elles afin d’apaiser les démangeaisons.

Le reste de la nuit n’a pas été très agréable. J’ai alterné des temps de lecture et de somnolence agitée. Une piqure que je n’avais pas remarquée lors de mon inspection me gênait terriblement, mais je n’avais pas le courage de me relever pour aller chercher la lavande. Évidemment, j’ai fini par me rendormir, mais au moment où je dormais le plus profondément, Paul s’est levé. Malgré toutes ses précautions, la porte a grincé lugubrement lorsqu’il a voulu la refermer. Je me suis levée, résignée, épuisée. Nous avons tout ouvert, mais la chaleur accumulée à l’intérieur restait accrochée aux murs. J’ai regardé Paul, qui a hoché la tête sans que j’ai besoin de dire quoi que ce soit. Je l’ai laissé devant son petit déjeuner pour courir jusqu’à l’appentis, attraper mon vélo, un sac de plage sous le bras. Je me suis détendue au contact du sable sous mes pieds. Après m’être déshabillée en désordre tellement j’étais impatiente, je me suis précipitée vers le rivage. J’ai fait quelques pas dans l’eau, dont la fraîcheur m’a saisie. Alors que j’avançais, en m’aspergeant les bras, j’ai vu la première me passer devant, puis comme je balayais le fond du regard, une autre, puis deux, puis tout un tas de méduses qui allaient et venaient autour de moi. Je n’ai pas eu d’autre choix que de sortir de l’eau. J’allais remonter vers mes affaires, contrariée, quand j’ai senti le bouton que j’avais sur l’omoplate me picoter. J’ai serré les poings et puis j’en ai eu assez. Je me suis retournée et j’ai couru aussi vite que j’ai pu jusqu’à l’eau, puis dans l’eau, avant de me mettre à nager avidement. Je crois que j’ai réussi à faire abstraction des méduses durant quelques mouvements de brasse qui ont été merveilleusement délassants, seulement, lorsque je me suis décidée à regagner la plage, je n’ai plus vu qu’elles. Je me suis lancée dans un slalom absurde. Je pense que j’ai eu de la chance, je ne… Ah, le téléphone. Où est-il ? Punaise !…. Allô ? Oui ? Allô ! Oui ! Comment vas-tu ?… Oui, très bien, merci. Oui, oui, tout est parfait. On en profite au maximum.

L’étape

Dans le dernier virage, Marie est déséquilibrée par une voiture qui la frôle à grande vitesse. Machinalement, elle redresse la tête, pour apercevoir fugacement le visage de la passagère, dont les traits irréguliers la surprennent. Ces quelques secondes d’inattention la contraignent à redoubler d’efforts pour rétablir son allure en puisant dans des réserves qu’elle imaginait avoir épuisées depuis longtemps. Les derniers coups de pédales qui l’emmènent jusqu’au col lui arrachent de petits cris de douleur. Pourtant, au moment où le vélo s’engage dans le replat, la tension qui bridait ses muscles s’évanouit instantanément. Elle continue à pédaler mécaniquement, sans plus reconnaître les sensations qui parcourent ses jambes. Lorsqu’elle parvient au panneau qui indique les 1709 m d’altitude qu’elle a réussi à atteindre, après 2h de montée, elle a une vague hésitation. Ce n’est que lorsqu’elle commence à vaciller, qu’elle se décide à poser un pied par terre. Un peu hébétée, elle observe autour d’elle ce va-et-vient de vélos, motos, voitures, piétons, brebis, vaches, chevaux… Elle reconnaît la femme au visage marqué qui traverse la route un peu plus loin, trottinant derrière son mari. Il frôle à nouveau Marie, sans même lui accorder un regard, tandis que sa femme esquisse un sourire timide en passant à sa hauteur. Ils se dirigent d’un pas décidé vers 3 vélos de plus de deux mètres de haut qui s’élèvent dans l’herbe. Au moment où l’homme sort son appareil photo et cherche le meilleur angle pour son cliché, deux enfants accourent pour grimper sur les cadres, peints aux couleurs de maillots du Tour de France. L’homme à l’appareil regarde sa femme, ahuri, avant de se tourner vers la mère qui s’approche lentement. Visiblement contrarié et sûr de son droit, il demande sèchement à ce que les enfants s’éloignent, le temps qu’il prenne sa photo. La mère appelle les petits, qui ne rechignent pas, tandis que l’homme commente, tout de même, sa photo… Sa femme murmure un merci à l’attention de la jeune femme, qui sonne comme des excuses. Les enfants rient. Marie s’attarde un long moment à suivre leurs silhouettes qui s’éloignent sur un sentier, loin devant celles de leurs parents. Quand ils disparaissent derrière un mamelon rocheux, elle parcourt les crêtes du regard. Elle inspire profondément, pour s’imprégner de l’immensité qui l’entoure.