Prendre l’air

Sur des phrases de début et de fin, de Céline Mortier:
La banderole était toujours accrochée.
Et là, tu vas me dire que je ne fais pas beaucoup d’efforts.

La banderole était toujours accrochée. Pourtant, l’une des ficelles qui la maintenait s’était dénouée, laissant retomber l’un des pans. Sur le verso, on devinait le début d’un slogan. Elle pensait le reconnaître, pour l’avoir martelé des dizaines de fois, en battant le pavé. Ce recyclage était cocasse. Il n’avait probablement pas eu beaucoup de temps pour se retourner et elle comprenait qu’il s’était arrangé avec ce qu’il avait sous la main. Les quelques mots qu’il avait tracés, avec une application qu’elle prenait pour une marque d’attention, la laissaient perplexe. Bien-revenue à la maison. Depuis trois jours, c’était à peu près son seul horizon, cette banderole écrite noir sur blanc, suspendue à la bibliothèque, qui lui rappelait qu’elle avait tout à fait raté son départ. Elle se souvenait assez clairement des jours qui avaient précédés celui où elle s’était décidée à s’éloigner quelques temps. Elle avait eu besoin d’air, à l’évidence. Pour le reste, elle n’était traversée que d’images floues, de paroles décousues, dès qu’elle tentait de se remémorer l’accident. Elle se sentait lasse de penser à tout ce temps perdu, à l’ironie qui l’avait plongée dans un tel brouillard, alors même qu’elle cherchait à s’éclaircir les idées. Comment ce bol d’air s’était-il transformé en trou noir, elle n’en avait plus aucune idée. Elle n’avait pas su s’approprier l’histoire qui lui avait été racontée. Les événements qu’on lui avait rapportés ne trouvaient aucun écho en elle, ne laissant qu’un vide absurde. Comme elle ne parvenait pas à le combler, elle restait pétrifiée, au bord du précipice, incapable de reprendre le cours de sa vie. Ici, comme là-bas, elle attendait. Elle avait passé quelques semaines à l’hôpital. Puis, les médecins ne trouvant aucune raison de la garder, malgré son atonie, l’avaient renvoyée chez elle, chez eux. Il était venu la chercher, semblant heureux de la voir enfin sortir de cet univers cotonneux, fait de surfaces lisses qui ne parvenaient pas à accrocher le regard. Elle lui avait probablement souri, quand il lui avait tendu le bras, pour qu’elle puisse s’y accrocher. Lui, si peu bavard d’ordinaire, s’était senti obligé de prendre en charge chaque conversation, depuis le moment où elle avait rouvert les yeux. Il avait fait les questions et les réponses. Seulement ce jour-là, il ne trouvait rien à dire. Elle regardait le paysage, en remarquant qu’il avait choisi un itinéraire qui les faisait passer par des endroits qu’elle aimait particulièrement. Elle ne pouvait que noter ces mouvements qu’il faisait vers elle. Il avait soupirer longuement, avant d’ouvrir la porte de l’appartement. Il l’avait accompagnée jusqu’au salon pour l’aider à s’installer dans le canapé. Elle avait fermé les yeux. Elle avait été étonnée de l’entendre s’agiter autour d’elle. Il marmonnait, sans qu’elle sache s’il s’adressait réellement à elle. Puis, il s’était assis dans le fauteuil qui lui faisait face. Comme il lui demandait si elle l’entendait bien, elle avait dû faire un effort pour lever les paupières. Il la regardait sans colère, déçu peut-être. Il avait fixé le bout de ses chaussures, certainement pour échapper à son indifférence. Je comprends que tu traverses un moment difficile, et je ne peux même pas imaginer ce tu ressens. Justement, j’aimerais que tu me le dises. Je voudrais pouvoir t’aider, j’aimerais te faire plaisir. Mais je vois bien que je tombe systématiquement à côté. J’essaie, je t’assure, mais je ne trouve plus de sens. J’ai le sentiment qu’il n’y a plus rien que je puisse faire. Tu comprends ? A part, peut-être, te laisser tranquille ? Mais si tu ne me le confirme pas, j’aurai l’impression de t’abandonner. Je suis prêt à m’en aller, tu comprends ? Mais sans malentendu, sinon… Je vois déjà la scène. Tu es assise sur ce fichu canapé, les bras croisés. Je vais passer la porte, mais tu ne bouges pas, pas même un cil. Tu attends de ne plus voir que mon dos. Tu vas attendre ce moment où je n’y suis plus. Et là, tu vas me dire que je ne fais pas beaucoup d’efforts.