En commun

Lorsque le bus débouche au coin de la rue, Sarah vérifie instinctivement l’heure, trois minutes d’avance. C’est plutôt inhabituel. Lorsqu’elle aperçoit l’un de ses voisins qui accoure, essoufflé, elle se demande si c’est préférable à trois minutes de retard, finalement. Elle balaie la question en se reprochant de ne jamais être contente … Après avoir validé son trajet, elle s’avance dans le bus pour s’installer près d’une fenêtre. Une voix enregistrée, à l’accent mécanique, lui rappelle la ligne qu’elle emprunte et la direction qu’elle a choisie. Sarah s’est habituée à ce rituel mais elle ne parvient pas à contenir une pointe d’agacement quand la voix enchaîne sur « le port du masque est obligatoire ». Sarah doute qu’il reste encore un usager dans toute la ville qui soit passé à côté de cette information. Elle ne comprend pas ce qui justifie qu’elle soit répétée à chaque arrêt, à longueur de trajet. Les pictogrammes placardés sur les vitres ne suffisent-ils pas ?

A l’arrêt suivant, ça ne manque pas, nouveau rappel de la ligne, nouveau rappel de la direction, encore une fois « le port du masque est obligatoire ». Sarah soupire en observant les passagers qui montent dans le bus. Elle est saisie par la taille d’un homme dont la carrure passe tout juste la porte. Il se tient courbé, pourtant son crâne accroche au plafond à plusieurs reprises. Sa peau grise comme de la cendre lui donne une mine affreuse qui contraste avec les yeux verts émeraude et le sourire radieux qui illuminent malgré tout son visage. Il s’installe avec beaucoup de difficultés sur deux sièges qui suffisent à peine à le contenir. Sarah se surprend à comparer la silhouette de l’homme aux descriptions de celles des ogres de contes.

Pourtant lorsque s’élève de son veston, la sonnerie d’un téléphone portable, elle est brutalement ramenée à la réalité. Elle est d’autant plus surprise de constater que l’appareil qu’il extirpe maladroitement de sa poche ne ressemble à aucun autre qu’elle connaisse. Il est absurdement grand et muni d’une antenne télescopique que l’homme déploie jusqu’à la glisser par le haut de la fenêtre pour capter un signal. C’est du moins ce qu’elle suppose, car il la déplace à plusieurs reprises, mais garde l’appareil face à lui, sans jamais le porter à son oreille. Sarah envisage de se pencher pour tenter d’apercevoir ce qui s’affiche sur l’écran, quand l’homme se lève à l’approche de son arrêt. Il peine à passer la porte une nouvelle fois. Sarah, intriguée, le suit du regard alors qu’il s’avance sur le trottoir en rangeant son appareil, mais le bus le dépasse rapidement. Elle reporte son attention sur les autres passagers et cherche à comprendre ce sentiment d’étrangeté qui l’envahit, quand la voix métallique l’alerte. Elle annonce le nom de l’arrêt puis l’agrémente d’un « terminus », qu’elle répète avec insistance. Sarah se lève, perdue. Quelle bécasse, se dit-elle, j’ai raté mon arrêt.

La scène, ou le reconfinement

Elsa s’avance sur le plateau tout juste éclairé, un texte à la main. Son regard s’attarde sur les rangées de sièges désertés, plongées dans la pénombre. Elle s’approche de l’avant-scène, mais ses pas résonnent dans le vide sans éveiller l’émotion qui l’envahit d’ordinaire. Depuis trop longtemps, ces moments privilégiés, où le théâtre n’appartient qu’à elle, ne sont plus nourris du bourdonnement de voix qui emplit le théâtre avant chaque représentation. Les nouvelles annulations l’ont prise de court. Elle se dirige vers les coulisses, désemparée, quand Isidore l’interpelle.

ISIDORE  Les rats quittent le navire ?

ELSA, se tournant vers Isidore Ah, tu es venu. Je pensais que la répétition était reportée. Je voulais simplement…

ISIDORE Prendre la mesure du désastre ?

ELSA Je ne crois pas. Je n’ai tout simplement pas su quoi faire d’autre. Je me suis conformée à ce qui était prévu. Je suis même arrivée en retard, comme d’habitude. Et toi ?

ISIDORE J’espérais trouver quelqu’un. Je pensais que peut-être tu…

ELSA Je suis là.

Un long silence s’installe. Elsa fixe son texte en semblant s’y perdre. Elle donne l’impression de ne jamais avoir été ailleurs, de ne jamais devoir s’arrêter de parcourir ces lignes. Isidore s’approche lentement d’elle pour lire par dessus son épaule avant de se placer à quelques pas sur sa gauche. Il s’éclaircit la voix.

ISIDORE Un autre te l’aurait dit mieux que moi, mais tu dois l’entendre. Je n’ai pas… Je ne suis pas…

Elle lui fait face, surprise. Il l’interroge du regard avec insistance jusqu’à ce qu’elle comprenne et se penche vers le texte pour lui souffler sa réplique.

ELSA chuchotant Je n’ai pas fait tout ce chemin seulement pour te divertir.

La bascule

Il m’arrive de penser que j’étais plus intelligente avant. Ce n’est pas à proprement parler une certitude, non. Je le décrirais davantage comme un sentiment persistant, une impression qu’avant… Avant quoi ? Je n’en ai qu’une vague idée. Quel évènement, ou quel non évènement m’aurait fait basculer ? C’est indéfinissable, à tel point que je ne saurais le situer ni dans le temps, ni dans l’espace. D’ailleurs, je ne pourrais pas affirmer que j’ai littéralement basculé. Je me suis peut-être simplement contentée de me laisser glisser. A priori, sans m’en rendre compte. Mais là encore, aucune certitude. Je me soupçonne d’avoir volontairement occulté des signes qui auraient dû m’alerter, mais je n’en ai aucune preuve.

Seulement, malgré tous ces doutes et ces accumulations d’incertitudes, il m’arrive de plus en plus souvent de le penser. J’étais plus intelligente avant. En quoi ? Comment ? C’est si difficile à dire. D’ailleurs, c’est assez paradoxale, on pourrait croire, c’est vrai, on penserait, de manière instinctive, que le temps aurait dû au contraire me permettre de progresser. On estimerait à raison qu’en gagnant en maturité, qu’en accumulant les connaissances, mes capacités intellectuelles évolueraient à l’avenant.

Pourtant, je ne parviens pas à me défaire de cette sensation qu’une part de moi, avant, en savait plus long, qu’elle réfléchissait mieux, plus loin.

On me parlera certainement des neurones, qui petit à petit s’éteignent, mais je ne retiendrai pas cette hypothèse. Elle joue probablement un rôle dans mon histoire, mais il ne peut pas être central, pas déjà. Cela ne tardera pas, je ne peux pas l’ignorer, mais je préfère ne pas y penser.

Je me fais peut-être des idées, il s’agit certainement d’un autre phénomène que je suis incapable de nommer et que je désigne ainsi par ignorance. Ce qui apporte de l’eau à mon moulin, tout en réduisant à néant ma théorie. Une impasse, en somme.

Ceci dit, ce serait commode d’imaginer qu’avant… Ç’aurait été à elle, celle que j’étais, de réaliser de grandes choses. Moi, je ne suis plus que l’ombre de celle que j’ai été, de ce qu’elle était alors, il ne faudrait donc pas trop m’en demander. Pourtant, je ne pense pas pouvoir m’installer dans cette sorte de renoncement. Je ne peux pas sciemment accuser de tous les maux cette autre qui n’est autre que moi. Comment aurions nous pu savoir que tout se jouait là ? Que pensera de moi, cette autre là-bas, plus loin, quand elle réalisera que j’ai baissé les bras en prétextant une intuition aux contours imprécis. Elle se dira probablement, et je suis d’accord avec elle par anticipation, que nous n’étions finalement pas si maligne que nous le pensions. Ce qui me ferait dire, pour finir, que l’intelligence a des hauts et des bas, comme tout le monde.