Le polar

Depuis deux jours, chaque fois que Clara traverse le salon, son regard s’arrête sur l’urne, posée sur la table basse, entre une pile de livres et des crayons de couleur éparpillés à la façon d’un jeu de mikado. Elle s’agace de ne trouver aucun endroit qui convienne. Elle est convaincue qu’il aurait détesté cet appartement, et qu’il ne lui aurait jamais pardonné de l’y assigner à résidence. Mais comment savoir ce qu’il faudrait faire de lui ? C’est de sa faute, après tout. C’est trop facile de disparaître pour réapparaître mort, se dit-elle dans un mouvement d’humeur, rapidement interrompu par la sonnerie de son téléphone.

Oui, allô ? Oui, très bien… Non, évidemment, pas si bien.

Clara s’assied face à la table. Elle fait tourner l’urne de quelques degrés jusqu’à voir apparaître l’inscription qui y est gravée.

Je n’en sais rien, j’ai une quantité incroyable de paperasse à trier. Tu n’imagines pas ce qu’il a entassé… Oui, d’une certaine façon, mais j’aurais malgré tout préféré un tête à tête au restaurant, j’aurais au moins pu lui poser les questions auxquelles ma mère refuse obstinément de répondre. Sans parler de…

Clara se lève pour regarder par la fenêtre la rue déserte. Les premières feuilles d’automne glissent dans une course désordonnée le long des trottoirs.

Oui, je sais, mais je ne pense pas que son départ soit réellement lié à leur relation. Non, il y a trop de zones d’ombre. J’ai le sentiment que la situation est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Je suis d’ailleurs assez préoccupée par une note que j’ai trouvée glissée entre les pages de son agenda. Les quelques lignes qui y sont griffonnées me laisse pensée que… Tu vas trouver ça idiot, mais je ne peux pas me le sortir de la tête. Il y décrit ce qui lui est arrivé sans ambiguïté possible. C’est très troublant. Ne te moque pas, mais je me demande s’il n’a pas été… assassiné.

Jean referme le livre pour en parcourir la couverture écornée. La peinture qui l’illustre le surprend par la ressemblance du personnage avec l’homme qu’il a sous les yeux. Il se promet d’approfondir cette question dès qu’il en aura l’occasion. Il retourne l’ouvrage pour jeter un coup d’œil au résumé. Une intrigue policière sur fond de trafic d‘objets d’art. Rien de très original a priori, mais il devra peut-être le lire pour ne rien laisser au hasard. Il balaie du regard la scène alentour, avant de se pencher à nouveau sur le corps pour replacer le livre dans la poche du mort.

Depuis quelques années, je réalise des cartes postales uniques, en dessinant directement les images sur des supports dont je fais imprimer le verso. Certaines sont distribuées via etsy.

Dansez, maintenant

Sa main court sur le tissu élimé du canapé, jusqu’au paquet éventré près d’elle. Elle agrippe une poignée de gâteaux apéritifs qu’elle engouffre d’un coup, laissant des miettes mêlées de sel se déverser en pluie sur son menton, dévaler son buste pour atterrir sur ses cuisses. Elle les chasse d’un revers de la main, sans quitter l’écran des yeux. Elle est captivée par ces apprentis danseuses qui défilent dans une diagonale exemplaire, têtes hautes, bustes droits, gestes précis. De vraies petites grandes personnes, pense-t-elle, fascinée par l’air sérieux que toutes affichent. Elle essaie de se souvenir de sa propre vie, lorsqu’elle avait l’âge de ces fillettes. Elle n’y retrouve aucune volonté si tranchée. Encore aujourd’hui, elle n’est pas certaine d’avoir voulu cette vie dans laquelle elle se sent parfois à l’étroit. Ceci explique peut-être cela, soupire-t-elle, en fouillant le fond du sachet de biscuits pour n’y trouver que quelques morceaux éparpillés. Elle froisse le papier entre ses doigts, puis se lève maladroitement du canapé. Elle attrape la télécommande afin de couper le son, en laissant les images envahir la pièce qu’elle quitte pour entrer dans la cuisine. Aurait-elle pu désirer devenir danseuse étoile ? Ou même danseuse, tout simplement ? Elle s’imagine à la place de ces petites filles déterminées. Son visage trop large, ses mouvements empotés se superposent à leurs silhouettes gracieuses. Non, ce n’aurait pas été sérieux. Elle attrape la bouilloire, qu’elle remplit au robinet. Elle l’installe sur le socle avant d’enclencher le mécanisme. Elle esquisse un pas chassé alors qu’elle se dirige vers le placard d’où elle tire une tasse et un paquet de soupes déshydratées. Elle tourne sur elle même pour refaire le chemin en sens inverse alors que l’eau frémit. La tête lui tourne un peu. Ceci dit, il n’y a pas que la danse classique, elle aurait pu être attirée par le hip-hop. Elle sourit, ou par le breakdance et le smurf, comme on disait aussi à son époque. Elle verse l’eau fumante sur la poudre qui se dilue tant bien que mal en un mélange rougeâtre, d’où s’échappe des arômes de carton bouilli plus que de tomate. Elle fait une grimace en soufflant sur le liquide fumant. Quand elle entre à nouveau dans le salon, le générique annonce la fin du documentaire. Elle se rassied, pose sa tasse sur la table basse et renonce à prendre la télécommande pour attraper à la place son magazine de mots fléchés. La grille est presque terminée. Elle relit les quelques définitions des cases qui restent à compléter. Ah, celui-ci, elle le tient ! Laisser-aller, en sept lettres : abandon.

Suffisances

Je n’ai rien contre le sport. Je n’ai rien pour non plus, en réalité. Disons que je n’ai pas d’a priori. Je comprends que l’activité physique soit une nécessité pour toutes sortes de bonnes raisons. Si tu insistes, je suis tout à fait prêt à admettre que je ne suis pas contre en faire de temps à autres, sous différentes formes. D’ailleurs, dès que cela m’est possible, je marche. C’est mon truc, la marche. Je ne dis pas qu’à mon niveau, on puisse parler de sport, loin de là, mais qu’au moins on me reconnaisse un minimum d’efforts. Vraiment, je n’ai rien contre le sport. Seulement, je trouve incroyable que l’on en soit arrivé à dépenser des fortunes en tenues qui n’ont rien de particulièrement seyantes, pour aller se remuer ici ou là, histoire de continuer à s’empiffrer de tout un tas de cochonneries matin, midi et soir, le nez dans nos écrans, sans finir par ressembler à des dindons. Quand on y réfléchit, c’est le monde à l’envers. Alors si on pense aux artères qui se bouchent, aux foies qui s’affolent et aux taux de sucre qui crèvent les plafonds, on finit par s’y perdre. Courir oui, mais lever le pied sur le coup de fourchette, ce ne serait pas du luxe non plus. On y gagnerait à tous les niveaux, il me semble. Ce n’est rien qu’un peu de bon sens. Et puis tu ne peux pas nier que ces grands discours sur les hommes que l’on ne parviendra plus à nourrir un jour où l’autre, ont deux poids, deux mesures. Aujourd’hui déjà, entre ceux qui meurent de trop manger et ceux qui meurent de manque de nourriture, il y a un vrai scandale. Alors on va mettre des pesticides ici, pour nourrir ceux là, mais on va exporter là-bas pour ceux-ci, sans rien laisser aux autres que de vagues miettes insipides. On va donner du carton-pâte à manger à ton bifteck, que l’on aura fait engraisser dans un dé à coudre avant de lui faire traverser l’atlantique dans un container frigorifique et tu vas trouver ça super, parce que tu l’auras payé trois francs six sous. Je n’insiste pas sur le coût environnemental, déforestation, biodiversité aux abois… Mais vous comprenez, on n’a pas le choix. Vraiment ? Alors tu m’expliqueras comment dans tout ça, il y en a eu pour décider de faire pousser du blé dans un bunker, sous des néons de lumière rose, en vue de trouver quels produits chimiques ils pourraient bien ajouter dans un pain qu’ils s’imaginent pétrir sur mars. Tu me diras comment l’un de leur but avouer, au-delà de produire quelque chose d’à peu près mangeable, ce qui est un minimum, peut être d’avoir leur logo sur ta huche à pain martienne. Tu me raconteras dans quel monde ils vivent ! Et je te demanderais s’ils ont déjà envoyé deux trois navettes bourrées d’uranium sur mars, histoire d’y faire pousser les centrales qui leur permettront d’y brancher leurs néons à blé, leurs filtres à eau et à air, leurs pétrins à additifs, leurs fours à je ne sais quoi. Non, vraiment, parce que là, ce serait carrément l’univers à l’envers.

Les textes publiés sur cette page seront initiés par les contraintes d’écriture que vous m’aurez envoyées par mail, à l’adresse: mb@traitpourtrait.org, en indiquant votre prénom et votre nom.

Je vous propose de choisir un des trois types de contraintes qui suivent :
– vous m’envoyez une première phrase par laquelle je devrai débuter le texte, et une seconde par laquelle je serai tenue de le terminer.
ou
– vous me donnez 5 mots, que je devrai placer, dans l’ordre, au fil du récit.
ou
– vous me proposez deux prénoms et une situation de départ (exemple: Julie et Adèle sont dans un bateau, perdues au large)

Il y a des jours

sur les phrases de Chris Raffin, Et il arriva ce qui devait arriver et Le ciel était couleur de plomb.

Et il arriva ce qui devait arriver. Elle bascula en arrière sans rien trouver à quoi se raccrocher. Elle sentit l’air se dérober sous son corps et les grands moulinets qu’elle y dessinait avec les bras ne firent que confirmer qu’elle venait de se jeter dans le vide. Quand des images commencèrent à défiler devant ses yeux, elle pensa que ce fameux moment, le dernier, était arrivé. Seulement, au lieu de sa vie, elle ne revécut qu’un déroulement chaotique de sa journée. Elle ne pouvait pas dire qu’elle avait très bien commencé. Dès le réveil, elle s’était pris les pieds dans un pan de la couette qui traînait sur le parquet. Elle ne savait quel réflexe l’avait poussée en avant dans un pas de danse digne de Fred Astaire, qu’elle était parvenue à poursuivre jusqu’au couloir, tête en avant. Il s’en était fallu de peu que son front n’aille cogner contre la poignée de la porte, mais par chance, celle-ci était suffisamment ouverte pour lui éviter le pire. Elle avait été particulièrement attentive au moment de préparer son petit déjeuner. Elle était spécialiste des taches de fruits, de miel, et évidemment de café et cette première mésaventure l’avait alertée. Le début de matinée s’était ainsi déroulé sans encombre jusqu’au moment de quitter l’appartement. L’écharpe qu’elle avait hésité à prendre, se demandant si elle en aurait réellement besoin, ouvrant la fenêtre pour sentir le temps qu’il faisait, décidant que oui, la glissant alors autour de son cou avant de décréter qu’il faisait trop chaud, cette écharpe s’était retrouvée pendante sur son épaule jusqu’à toucher le sol. Sans surprise, l’écharpe avait glissé et elle s’était accrochée dedans après quelques pas dans le couloir. A nouveau emportée par un élan désordonné, elle avait été heureuse de venir se cogner dans l’affreuse rambarde qui courait le long de l’escalier, et de pouvoir s’y cramponner. Une fois son équilibre retrouvé, elle avait pensé à faire demi-tour. Elle sourit au souvenir de ces quelques secondes de tergiversation qui l’avaient conduite ici plutôt qu’au fond de son lit, un livre à la main avec une tisane posée sur la table de chevet. Un courant d’air frais souffla à son oreille, elle se sentit étonnamment légère. Les images se remirent à affluer. Elle avait finalement décidé de prendre la route, ne voulant pas céder à de vagues prémonitions. Elle avait voulu se conformer au plan qu’elle avait imaginé pour ce dimanche. Il lui avait fallu plus de temps que d’ordinaire pour faire le trajet car elle avait tenu à prendre les petites routes afin d’éviter les grands axes de circulation surchargés. Il lui semblait plus prudent d’éviter au maximum de se confronter à d’autres conducteurs. Une fois arrivée, elle avait longé la côte par le sentier, se félicitant finalement d’avoir apporté cette écharpe qui la protégeait d’une brise piquante. La chaleur des derniers jours s’était dissipée dans des pluies capricieuses, rendant les lumières changeantes. La mer se soulevait régulièrement dans une respiration agitée. Perdue dans ses pensées, elle avait été saisie de trouver le chemin barré par trois chiens haletants. Elle n’avait pas pu retenir un frisson qui s’était rapidement transformé en tremblement. Les chiens n’avaient pas esquissé le moindre mouvement, seules leurs langues pendantes étaient secouées par leurs souffles saccadés, pourtant, elle avait reculé. Elle avait alors entendu un aboiement sec dans son dos. Elle s’était retournée brusquement face à un quatrième animal, petit, nerveux, au regard plus dur que celui des autres. Elle avait tenté de se dominer, imaginant qu’ils n’étaient pas seuls et que quelqu’un allait surgir d’une minute à l’autre pour la sortir d’embarras, mais elle avait senti la panique l’envahir. Elle s’était alors répété ce que l’on dit toujours dans ces cas là, ne leur montre pas ta peur, ne leur montre pas ta peur… Tout en reculant, un pas après l’autre, sortant du sentier, passant la bordure, piétinant la dune. Elle avait reculé… Et…
Elle crut se souvenir que la marée était haute. Elle croisa les doigts imperceptiblement et se concentra sur ce qui l’entourait. L’atmosphère s’était chargée d’humidité. Les nuages s’accumulaient au dessus d’elle dans un étrange présage. Le ciel était couleur de plomb.

Ici, s’ouvre la version jeunesse des Sorties de cadres, textes initiés par les contraintes d’écriture que vous pouvez m’adresser par mail, à l’adresse: mb@traitpourtrait.org, en indiquant votre prénom et votre nom.

Je vous propose de choisir un des trois types de contraintes qui suivent :
– vous m’envoyez une première phrase par laquelle je devrai débuter le texte, et une seconde par laquelle je serai tenue de le terminer.
ou
– vous me donnez 5 mots, que je devrai placer, dans l’ordre, au fil du récit.
ou
– vous me proposez deux prénoms et une situation de départ (exemple: Julie et Adèle sont dans un bateau, perdues au large)

La cavale de Becrouge

sur les phrases Fanny vient juste de sortir de la douche, elle a une serviette sur la tête et Les voisins préparaient le barbecue du soir de Selma Beillevaire

Fanny vient juste de sortir de la douche, elle a une serviette sur la tête. Comme elle s’avance dans la cuisine pour se servir un verre d’eau, Almès entre en courant dans la pièce. La petite fille, très agitée, raconte à sa mère comment Becrouge, son coulpic, a disparu. Il s’est faufilé par un trou creusé dans le muret au fond du jardin et elle n’a pas pu le rattraper. Le drôle d’animal, une boule de poils pas plus grosse qu’une orange, ressemblerait presque à un oiseau avec son bec effilé, d’un rouge flamboyant. Seulement, il se déplace maladroitement en sautillant sur de courtes pattes de poulet car ses ailes sont bien trop petites pour le porter. Ses oreilles de cochon et son œil unique planté au milieu du front, tel celui d’un cyclope, complète cette curieuse allure.
Fanny retire la serviette qui lui couvre la tête et libère ses long cheveux translucides. Après avoir attrapé leurs anoraks, elle entraîne Almès dans le jardin et ouvre le portail qui donne sur le chemin du Grand bois gelé. La mère et la fille frissonnent à l’idée de devoir s’aventurer dans ce terrible endroit. Elles se regardent un long moment, inspirent profondément avant de se lancer à travers les immenses troncs pétrifiés par le givre. Elles s’arrêtent de temps à autre pour crier le nom de Becrouge, ou soulever une fougère avant de regarder derrière un rocher. Mais elles ne trouvent pas trace de l’animal. Après une demi-heure de recherches, elles sentent le froid mordre leurs orteils, piquer leur joues et geler leurs oreilles. C’est alors qu’elles se retrouvent face à une girafe du nord, à la fourrure blanche quadrillée de noir, qui se penche pour coller son museau sur le nez d’Almès, qu’elle fixe de ses yeux bleu glacier, les sourcils froncés. Fanny pose la main sur l’épaule de sa fille pour la rassurer. Elle connaît bien les girafes du nord, et elle sait que leur mauvais caractère cache une immense générosité. Elle s’adresse aimablement à elle et lui explique qu’elles recherchent Becrouge, leur coulpic. La girafe du nord relève la tête et déploie son long cou. Elle sourit largement et leur conseille de poursuivre leur route quelques centaines de mètres vers l’ouest, jusqu’à atteindre le Lac du Grand bois gelé. Le chant des pinsons qui y vivent attire les coulpics comme le chant des sirènes attire les marins. Inquiètes, Fanny et Almès se dépêchent de repartir dans la direction indiquée par la girafe. Almès, malgré la fatigue, distance sa mère et parvient la première sur les rives du Lac du Grand bois gelé. Elle pousse un crie d’horreur quand elle aperçoit Becrouge au milieu du lac, raide de froid, les pattes prises dans la glace. Comme elle est la plus légère, elle s’avance avec beaucoup de précautions sur la surface gelée tandis que Fanny entoure une longue mèche de ses cheveux translucides autour de sa taille, pour la retenir si la glace venait à céder. Arrivée près de Becrouge inconscient, Almès doit creuser autour de ses pattes afin de le libérer. Une fois qu’elle y est parvenu, elle le serre contre elle pour le réchauffer tandis qu’elle rejoint Fanny sur la rive. Le coulpic semble si mal en point que Fanny prend Almès sur son dos et coure aussi vite qu’elle le peut sur le chemin du retour. Becrouge qui tremble à présent de tous ses membres, est recroquevillé entre elles deux. Fanny ralentit aux abords de la maison lorsqu’elle sent de petits coups de bec contre son omoplate. Almès glisse au sol, portant toujours Becrouge contre elle. L’animal renifle l’air qui l’entoure, tout en ouvrant son œil encore engourdi. Fanny et Almès sentent à leur tour l’odeur qui a certainement ranimé Becrouge, dont elle connaisse la gourmandise. Avec toute cette agitation, elles avaient oublié que les voisins préparaient le barbecue du soir.