La tribu

d’après les mots, alibiinfinihuttepluieperles, obtenus d’un générateur aléatoire de mots trouvé sur internet

Penché à la fenêtre, il balaie distraitement du regard les devantures fermées. Le boucher vient de disparaître au coin de la rue, tandis que la garagiste attend sur le trottoir que son nouvel amoureux arrive, perché sur une improbable mobylette customisée.

A la recherche d’un alibi crédible pour échapper à un nouveau week-end chez Martin, Pierre ne parvient pas à se concentrer. Son esprit flâne d’une considération à l’autre, jusqu’à butter sur l’infinie complexité des relations humaines.

Comment se décommander au dernier moment sans les froisser ? Pourquoi, finalement, ne pas y aller ? Il les aime bien, seulement il s’imagine déjà la cohue d’enfants dévalant les escaliers aux premières heures du jour, débordant d’une énergie qu’il doute de ressentir à nouveau un jour. De familles recomposées en gardes alternées, une fois par mois, Bertille et Martin se trouvent à la tête d’une fratrie par alliance de six filles et cinq garçons. Prétextant une superstition maladive, Martin s’assure chaque fois de la présence d’au moins un invité pour qu’ils ne soient pas 13 à table. Cependant, Pierre le soupçonne de chercher en réalité des soutiens face à cette troupe facétieuse. Très régulièrement, l’invitation tombe sur lui et il l’accepte généralement avec un enthousiasme mêlé de crainte. Il est attaché à cette tribu hétéroclite et se plie volontiers à ses excès qui pourtant ne manquent jamais de l’épuiser. Cette fois, il aimerait s’épargner le tourbillon de demandes incontournables : on joue au basket ?, tu peux réparer mes patins ?, on monte la hutte dans le jardin ?

Pierre se tourne dans le salon puis il se dirige lentement vers la cuisine pour se servir un verre d’eau. Il se souvient de la dernière fois où les plus grands ont voulu démonter la hutte faite d’un ramassis de planches, de branches et de morceaux de tissus dépareillés, pour la reconstruire dans la salle de jeux. Il s’était débattu âprement, effrayé par l’ampleur de la tâche, seulement il avait dû admettre qu’elle prenait l’eau de toutes parts. La pluie annoncée pour le dimanche les obligeaient à agir, et vite, s’ils ne voulaient pas perdre les aménagements intérieurs auxquels ils tenaient tant. Face à l’évier, ravivant l’image des enfants le couvrant de hourras au moment de sa capitulation, il abandonne une nouvelle fois. Il s’avance vers le vestibule pour enfiler sa veste, puis attrape son sac, prêt depuis des heures. Tant pis, en route pour les parties interminables de 7 familles, les origamis ratés et les ateliers de fabrication de colliers de perles.