La brouille

d’après les mots chaise – singe – ordinateur – pain -vendeur, obtenus d’un générateur aléatoire de mots sur internet

Jamais un repas ne m’a semblé si long. Si on excepte bien sûr, ceux des dimanches de fêtes qui s’étirent parfois au point de ne pas laisser le temps de dire ouf avant de se remettre à table. Ceux-là, je les mets à part. L’ambiance dans la cuisine est d’une lourdeur que je peine à qualifier. Mes frères sont fâchés depuis deux jours et refusent non seulement de s’adresser la parole, mais également d’alimenter les conversations que mes parents s’efforcent vainement d’engager sans parvenir à en entretenir aucune. Nous ignorons l’objet de leur désaccord, mais il doit être d’une extraordinaire gravité car jusqu’à aujourd’hui, aucune brouille entre eux n’a jamais duré plus de quelques heures. Alors que mes parents abandonnent la partie, et nous laissent plongés dans un silence lugubre, je tente de me concentrer sur le contenu de mon assiette. Seulement, je ne tiens pas en place sur ma chaise. Je me porte donc volontaire pour aider au moindre changement de plat et je me lève remplir la carafe dès que l’occasion se présente. Je parviens également à prétexter des difficultés à couper un morceau de fromage pour aller changer de couteau.

Pourtant, ces quelques diversions ne suffisent pas. Je trépigne. Je m’affale d’un côté de mon siège, puis de l’autre, avant de me soulever pour attraper le beurre dont je n’ai pas vraiment besoin. Je me réinstalle alors à califourchon quand mon attention est attirée par la chienne Vénus qui traverse la pièce en trainant la patte. Je me penche vers elle pour lui faire de grands signes qu’elle ignore en tournant la tête nonchalamment vers sa gamelle. J’insiste cependant en l’interpellant à voix basse tout en claquant des doigts le plus discrètement possible.

C’est alors que la voix de ma mère s’élève et qu’elle me lance, sans même me regarder :
Arrête de faire le singe, tu m’épuises. Si tu continues comme ça, tu seras privée d’ordinateur jusqu’à la fin de la semaine.

Le mouvement d’ensemble auquel j’assiste alors me semble se dérouler au ralenti. Les visages de mon père et de mes frères se tournent vers elle avec une synchronisation quasi parfaite, pour se figer tout à coup dans la même expression hébétée, marquant leur incompréhension.

Ma mère nous dévisage les uns après les autres, puis elle attrape une tranche de pain qu’elle déchire en deux, en haussant les épaules. Mes frères se regardent sans animosité pour la première fois depuis la veille, avant de me faire un signe de tête qui se veut rassurant. Tandis que mon père se lève pour débarrasser le plateau de fromages, ils s’empressent de courir vers l’arrière-cuisine pour tirer du frigo un choix démesuré de yaourts. Dès qu’ils quittent le réduit, leurs chuchotements cessent. En se rasseyant, ils se raclent la gorge l’un et l’autre avant que Malo, tout en ouvrant son pot de crème au chocolat, ne s’exclame avec un enthousiasme forcé :
Je vous ai raconté la tête qu’a fait le vendeur quand on lui a demandé s’il avait déjà goûté à ces horribles nuggets surgelés dont il fait la promotion ?

Soulagée par cette diversion, je m’installe bien droite sur ma chaise, prête à suivre sans bouger le récit de l’anecdote que mes frères vont agrémenter de grimaces, d’onomatopées et de gesticulations qui m’arracheront sans aucun doute des rires bienvenus. Me sentant observée, je croise le regard de ma mère. Le clin d’oeil qu’elle m’adresse me laisse entrevoir le rôle qu’elle m’a fait jouer dans son stratagème et j’ai la certitude que nous lui devons ce revirement de situation.