Creuser son trou

Ce serait un trou, que l’on creuserait seul, coup de pelle par coup de pelle. Il serait de belle taille, il aurait de l’allure. On s’y mettrait à pleines mains de temps à autre pour ressentir plus intensément l’effort à fournir pour qu’il advienne. On y risquerait les ongles, les jours où la terre serait trop dure, incapable de renoncer, ne serait-ce que provisoirement, à le voir progresser. Ce serait un trou difforme mais élégant à la fois. Unique, quoi qu’il en soit. Un trou, le nôtre. Ce trou, rien qu’à nous, dans lequel on viendrait s’enfoncer, résolument, sans que personne n’ait à nous y pousser, pas même d’une tape dans le dos, bien au contraire. Notre obstination y suffirait amplement. À tel point que nous ne verrions pas les mains tendues, ou nous les ignorerions, tout autant que les murmures soucieux. Nous aurions tant à faire et si peu à consacrer à ces inquiétudes, les leurs. Et continuant de creuser à tout vent, touchant le fond, peut-être, on s’enverrait bientôt, dans un fracas boueux, des pelletées de terre sur le dos. Ce faisant, il faudrait s’apercevoir, tôt ou tard, qu’en nous retombant sur les pieds, elle ne tarderait pas à s’amonceler dangereusement dans ce réduit devenu obscur, nous montant à présent jusqu’aux genoux. Nous penserions, confusément, à nous débattre, mais l’idée resterait si vague. L’image de nos efforts se réduisant à néant, tout à la fois inconcevable et pourtant palpable, serait si prégnante que nous ne pourrions nous soustraire à ce monticule qui maintenant nous couvrirait à demi.

Il faudrait un coup de semonce hors du commun, un électrochoc, une conviction nouvelle venue d’un tréfonds insoupçonné pour que dans un élan salvateur, le corps figé dans l’expectative, nos mains lâchent le manche de cette pelle devenue étrangement pesante. Certainement, ce serait ce que l’on appelle communément une prise de conscience. Alors, comme pris par surprise, se rendre compte de l’état de ce trou, titanesque. Se laisser le temps d’en éprouver l’odeur de terre humide, le relent de moisi, la noirceur silencieuse. Dans un interminable cri de rage, finalement, on pourrait, d’un mouvement inverse à celui que l’on s’est appliqué à tenir si longtemps, gratter la terre à mains nues pour se dégager pied à pied et remonter la pente, l’œil rivé à un faible rai de lumière, merveilleusement éblouissant.